À quoi bon demander au citoyen de voter si, avant même le scrutin, certains décident déjà comment se partager la tarte ?
La question peut paraître provocatrice. Elle ne l’est pourtant pas lorsqu’on observe les dérives qui entourent, dans certains cas, les investitures partisanes, les fameuses «tazkiyat» à l’approche des échéances électorales.
En démocratie, l’investiture devrait être un acte politique majeur. Elle devrait consacrer un militant, un cadre ou une personnalité dont les compétences, l’intégrité, l’engagement et la capacité à défendre le programme du parti justifient la confiance qui lui est accordée. Mais lorsque l’argent, les relations personnelles, les réseaux d’influence ou le clientélisme prennent le pas sur le mérite et l’engagement, la tazkiya risque de perdre sa vocation politique pour devenir une forme de marchandise électorale: convoitée, négociée et, selon certaines accusations, monnayée1.
De l’engagement politique à l’investissement.
Le phénomène pose une question essentielle: pourquoi veut-on devenir parlementaire ou ministre?
Dans une démocratie saine, briguer un mandat électif ou accéder à une fonction ministérielle devrait d’abord traduire une volonté de servir la collectivité. Le candidat ou le responsable sollicite la confiance publique parce qu’il porte des convictions, un projet et une vision pour l’avenir du pays. Mais lorsque l’accès à la candidature ou aux responsabilités suppose des moyens financiers importants, dépend de réseaux particuliers ou apparaît comme une voie vers des avantages durables, une autre logique s’installe: le mandat parlementaire ou ministériel devient un investissement.
Pour certains, l’investiture électorale ou la nomination ministérielle peut même être perçue comme un véritable placement: obtenir une fonction aujourd’hui pour garantir demain une retraite confortable et bénéficier durablement d’avantages liés au pouvoir. On dépense pour obtenir l’investiture, on dépense pour mener la campagne, on mobilise des réseaux, puis vient l’élection ou la nomination. Dès lors, une question dérangeante s’impose: s’agit-il encore de servir ou de rentabiliser?
Un mandat parlementaire ou une fonction ministérielle ne sont pourtant ni un capital à faire fructifier, ni une rente personnelle. Ce sont des responsabilités temporaires confiées au nom de l’intérêt général.
Quand l’argent précède le vote.
C’est ici que le pouvoir de l’argent devient particulièrement préoccupant. Si, avant même que le citoyen ne mette son bulletin dans l’urne, des arrangements, des alliances, des soutiens financiers ou des réseaux ont déjà contribué à déterminer qui bénéficiera de l’investiture et quels intérêts seront défendus, le vote risque de devenir une simple formalité.
L’opération élective pourrait alors apparaître comme une pièce de théâtre rejouée périodiquement, avec le même décor, les mêmes mécanismes et parfois les mêmes personnages.
En effet, à quoi bon demander au citoyen de voter si, avant même le scrutin, certains semblent déjà avoir commencé à se partager la tarte?
La récente divulgation, par plusieurs sites et médias, d’un enregistrement audio attribué à deux personnalités politiques éminentes de l’actuelle coalition gouvernementale intervient, de surcroît, à l’approche des élections. Sans préjuger de l’authenticité, du contexte ou de la portée juridique de cet enregistrement, sa diffusion alimente les interrogations et renforce les doutes sur les pratiques qui peuvent entourer la compétition politique.
La question renvoie au cœur même du problème démocratique: le suffrage doit être le moment où le citoyen choisit librement ses représentants, et non la dernière étape d’un processus déjà verrouillé par l’argent, les réseaux ou les intérêts particuliers.
Le clientélisme contre la citoyenneté.
Le clientélisme peut prendre de nombreuses formes: favoritisme, échange de services, intervention de notables, promesses particulières, mobilisation de réseaux familiaux ou professionnels, voire soutien financier en contrepartie d’un appui politique.
Dans un tel système, le citoyen n’est plus considéré comme un électeur libre, mais comme un client à fidéliser. Le programme politique passe alors au second plan. Les convictions cèdent devant les intérêts particuliers et le débat démocratique risque de se transformer en compétition de fortunes, de réseaux et d’influences.
À terme, cette logique nourrit l’abstention et le désenchantement. Le citoyen finit par se demander à quoi sert son vote s’il a le sentiment que les décisions essentielles sont prises ailleurs, avant même son intervention dans les urnes.
La reddition des comptes: le maillon indispensable.
C’est précisément pourquoi la reddition des comptes doit être au cœur de toute réforme de la vie politique.
Tout élu et tout responsable public doit rendre compte de son mandat ou de sa mission. Les partis doivent rendre compte de leurs pratiques. Les responsables doivent pouvoir justifier leurs choix. Les financements doivent être transparents, traçables et contrôlables. La déclaration obligatoire du patrimoine avant l’entrée en fonction et après la fin du mandat doit être appliquée de manière effective et vérifiable, avec des sanctions appropriées en cas de fausse déclaration ou d’enrichissement illicite ou injustifié.
Sans reddition des comptes, les dérives peuvent se reproduire, l’impunité s’installer et le pouvoir de l’argent se renforcer. Car une démocratie véritable ne peut se limiter à demander au citoyen de voter tous les cinq ans. Elle doit lui permettre de savoir qui décide, selon quels critères, avec quels moyens et dans l’intérêt de qui.
La reddition des comptes est donc bien plus qu’une procédure administrative: elle constitue un véritable rempart contre le clientélisme, les conflits d’intérêts, la manipulation des citoyens et la confiscation de la décision politique par l’argent.
Le mandat n’est pas un investissement à rentabiliser.
Le problème devient encore plus sérieux lorsque l’on considère ce qui peut se produire après l’élection ou la nomination. Celui qui a beaucoup dépensé pour obtenir une investiture et conquérir un siège peut être tenté de considérer son mandat comme un investissement à récupérer et à rentabiliser. De même, une nomination ministérielle ne doit jamais être perçue comme une récompense personnelle, une occasion d’enrichissement ou un accès privilégié à des avantages durables.
Le parlementaire est appelé à participer à l’élaboration des lois, à contrôler l’action du gouvernement, à défendre les intérêts de la population et à contribuer à la construction des politiques publiques. Le ministre, quant à lui, exerce une responsabilité au service de l’État et de la nation. Il ne devrait donc avoir de comptes à rendre ni à un financier, ni à un notable, ni à un réseau de clientèle, mais aux citoyens, à la loi et à sa conscience, mise au service de l’intérêt général.
Le mandat et la fonction appartiennent moralement à ceux qu’ils servent. L’élu ou le ministre n’en est que le dépositaire temporaire.
Mettre fin aux rentes et aux privilèges de prestige.
La moralisation de la vie publique exige également de revoir les avantages accordés aux anciens parlementaires et aux anciens ministres. Lorsqu’un régime de retraite ou d’avantages transforme une fonction temporaire en rente permanente2, il doit être réexaminé et, le cas échéant, profondément réformé. Aucun mandat électif ne devrait ouvrir automatiquement droit à un privilège perpétuel financé par les contribuables.
De même, les privilèges de prestige (véhicules de fonction haut de gamme, plaques distinctives, indemnités disproportionnées ou avantages injustifiés) doivent être supprimés lorsqu’ils ne répondent pas à une nécessité réelle du service, ou strictement encadrés lorsqu’ils sont justifiés. Les responsables publics doivent bénéficier de droits sociaux équitables, transparents et comparables à ceux prévus par le régime général, sans privilèges exorbitants ni avantages acquis indéfiniment.
Le mandat électif doit être honoré par la responsabilité et le service rendu, non par l’accumulation de privilèges après le départ.
La responsabilité des partis politiques.
La responsabilité des partis est considérable. Une investiture devrait reposer sur des critères clairs et transparents: compétence, intégrité, expérience, engagement militant, connaissance des réalités locales et capacité à défendre le programme du parti. Lorsque les militants ont le sentiment que les décisions sont prises dans des cercles restreints, selon des considérations financières, familiales ou personnelles, la confiance s’effondre. Et lorsque la confiance disparaît, c’est la démocratie représentative elle-même qui s’affaiblit.
Les partis doivent donc accepter davantage de transparence dans la désignation de leurs candidats, mais également une véritable reddition des comptes concernant leurs ressources, leurs pratiques et leurs choix politiques.
De la politique au marché politique.
Le danger est de voir apparaître une véritable chaîne de marchandisation: argent e investiture e campagne e élection e pouvoir e avantages e rentabilisation
Lorsque cette chaîne s’installe, la politique perd progressivement sa dimension citoyenne. De ce fait, le citoyen ne choisit plus nécessairement celui qui représente le mieux ses intérêts ; il peut se retrouver face à des candidats disposant surtout des moyens financiers ou des réseaux les plus puissants. La démocratie devient alors formelle: le vote existe, mais les conditions permettant au citoyen d’exercer librement son choix sont fragilisées.
Le comique des élections de 2026:
quand la politique devient une affaire de famille.
Mais il y a aussi, dans le paysage électoral, un aspect pour le moins cocasse: voir, dans certains cas, des chefs de partis accorder la «tazkiya» à des membres de leur propre famille (fils, fille, épouse ou proche parent) tout en se réservant eux-mêmes une position privilégiée, voire la tête de liste.
À ce rythme, ce ne sont plus seulement les fortunes qui risquent de se transmettre en héritage: les candidatures, les positions politiques et même certaines organisations semblent, par ironie, tendre vers une forme d’hérédité.
On pourrait presque parler d’«organisations politiques familiales», dans lesquelles la démocratie interne risque de céder la place à la logique du clan: le chef désigne, la famille bénéficie et l’électeur est appelé à valider.
Des partis censés incarner la démocratie pourraient ainsi donner, paradoxalement, l’image d’institutions à caractère presque héréditaire. Une situation qui soulève une question essentielle: Si la tazkiya dépend d’abord de la proximité avec le chef (familiale, personnelle ou relationnelle) que reste-t-il du mérite, de la compétence, du renouvellement des élites et de la démocratie interne?
Pour une véritable moralisation de la vie politique.
Il ne s’agit évidemment pas de jeter l’opprobre sur tous les candidats ni sur toutes les formations politiques. Beaucoup de femmes et d’hommes continuent de s’engager sincèrement dans la vie publique, par conviction et par volonté de servir leur pays. Mais lorsque des dérives existent, elles doivent être dénoncées sans complaisance.
La transparence des investitures, le contrôle du financement politique, la lutte contre le clientélisme et les conflits d’intérêts, l’application effective de la déclaration de patrimoine avant et après le mandat, la réforme des régimes de retraite et avantages liés aux fonctions publiques, la limitation des privilèges de prestige et, surtout, la reddition effective des comptes sont indispensables pour restaurer la confiance. Car le Parlement et le gouvernement ne sont ni un marché, ni une entreprise privée, ni un placement financier. Ce sont des institutions au service de l’État, de la Nation et des Citoyens.
Le mandat parlementaire et la fonction ministérielle ne sont pas des privilèges à acquérir, encore moins des rentes à préparer pour l’avenir. Ce sont des missions que la nation confie temporairement à ceux qu’elle juge dignes de la servir.
CONCLUSION.
En définitive, la véritable réforme ne consiste pas seulement à changer les candidats ou les partis. Elle consiste à réhabiliter le sens même du mandat politique: passer d’une politique fondée sur l’argent, les réseaux et les intérêts particuliers à une politique fondée sur la compétence, l’éthique, la transparence, la responsabilité et le service de l’intérêt général.
À quoi bon demander au citoyen de voter si, avant même le scrutin, certains semblent déjà décidé à se partager la tarte?
Et surtout: à quoi bon parler de démocratie si ceux qui reçoivent le mandat du peuple ne lui rendent pas de comptes? Car lorsque l’investiture devient un investissement, que le mandat devient une rente, que les privilèges se prolongent au-delà de la fonction et que l’absence de reddition des comptes protège les intérêts acquis, ce n’est plus seulement le pouvoir qui risque d’être confisqué, c’est la confiance du citoyen dans la démocratie qui est mise en jeu. Et une démocratie sans confiance citoyenne n’est plus qu’une démocratie de façade.
1 Bien que l’État marocain ait mobilisé une enveloppe globale de 450 millions de dirhams pour financer la campagne des élections législatives de septembre 2026. A savoir que 400 millions de dirhams sont attribués aux partis politiques participant au scrutin.50 millions de dirhams sont réservés spécifiquement pour soutenir les listes de candidats âgés de 35 ans au plus.
Le plafond des dépenses électorales par candidat a été relevé à 600.000 dirhams.Toutefois, les dépenses doivent être justifiées et déclarées auprès de la Cour des comptes, sous peine de devoir restituer les montants non justifiés au Trésor public (du moins en théorie).
2 En France, un régime spécifique, mais pas une retraite « à vie » automatique, et en Italie, disparition progressive du « vitalizio » (revenu versé jusqu’au décès du bénéficiaire)…. De manière générale en Europe, les régimes spéciaux très avantageux cèdent la place à des cotisations calculées sur l’ensemble de la carrière politique ou alignées sur la fonction publique nationale…
Par Dr. Ali GHOUDANE – Docteur chercheur en Sociologie
Cf. mon blogspot : kroniquesociale.blogspot.com/


























