Il est 10h. Le soleil tape sur la rue de la Liberté. Une jeune femme assise par terre tenant un bébé dans ses bras. Une femme lui donne 2 Dh. Deux minutes plus tard, un touriste lui donne 10 DH. La journée de travail ne fait que commencer.
À 200 mètres, une patrouille embarque 3 autres personnes dans un fourgon. Bienvenue à Tanger, été 2026.
Ici, la mendicité a changé de statut. Ce n’est plus de la survie. C’est un business.
Et le chiffre fait froid dans le dos: jusqu’à 500 DH par jour.
Plus qu’un ouvrier. Plus qu’un enseignant contractuel. Juste en tendant la main.
Le calcul est simple. Trop simple.
Juillet. Août. Les bateaux débarquent. Les MRE débarquent. Les poches se vident facilement.
« Allah ykhalik », « pour mes enfants », « j’ai faim ». Pour certains, c’est vrai. Pour d’autres, c’est une tournée.
Ils arrivent de partout. De la périphérie, et des régions lointaines où il n’y a rien. Ici il y a tout, Tanger est une ville où le business de la mendicité marche très bien, et les gens ont presque peur de dire non.
50 DH ici. 100 DH là. En 8 heures, la caisse affiche 500 DH. 3500 DH la semaine. 14000 DH l’été. Sans impôts. Sans patron. Sans contrat.
Alors quand le fourgon de la police arrive, on monte. On baisse la tête.
Et on reprend le premier bus 2 jours après. Parce que rater août, c’est rater l’année.
50 à 80 par jour. Et ça revient
Depuis des semaines, Tanger mène la guerre. Quotidienne. Méthodique. Médina, port, corniche, gare.
Entre 50 et 80 interpellations par jour. Des centaines par semaine. Reconduites vers « chez eux ».
La ville veut respirer. Elle veut ses photos Instagram sans enfants pieds nus. Elle veut ressembler à la « capitale du détroit », pas à une gare routière. Mais c’est un jeu de chaises musicales. On vide la rue. Le lendemain elle se remplit. Parce qu’on traite le symptôme. Pas la maladie.
Et pendant ce temps, qui parle des enfants?
Dans le lot, il y a des femmes enceintes. Il y a des gamins de 8 ans. Qui dort où? Qui mange quoi en dehors de la saison? Qui les scolarise? Qui les soigne?
La réponse des sources sur place est glaciale: presque personne.
La police fait son travail. La commune fait le ménage. Mais l’accompagnement social, l’insertion, les centres, les régions d’origine… silence. On reconduit. On oublie. Jusqu’à l’été prochain.
Tanger otage de sa propre réussite
C’est ça le piège. Tanger est devenue trop riche, trop belle, trop visitée. Et donc trop rentable pour la misère des autres. 500 DH par jour. Ce chiffre est une gifle. Gifle pour le salarié qui gagne beaucoup moins à l’usine. Gifle pour l’État qui n’arrive pas à fixer les gens chez eux. Gifle pour nous tous qui donnons « pour aider » et qui finançons un aller-retour en bus.
On ne peut pas laisser des enfants dans la rue. On ne peut pas non plus laisser une ville entière payer pour la pauvreté d’une grande partie des populations.
Alors on fait quoi?
Continuer les rafles? On l’a fait. Ça ne marche pas. Faire la morale aux gens qui aident? Ils donneront quand même.
Il faut taper là où ça fait mal, à la source. Ça commence par des centres de prise en charge réels à Tanger. Pas juste des fourgons qui tournent et des cellules pour la nuit. Il faut des lieux avec des lits, des repas, un suivi médical et des éducateurs capables d’orienter les gens vers autre chose que la rue. Ensuite, chaque préfecture doit récupérer les siens, les suivre, et proposer des solutions concrètes: logement, aide, insertion. La solidarité nationale ne peut pas s’arrêter au panneau d’entrée de Tanger. Le troisième chantier, c’est la protection de l’enfance. Tolérance zéro. Un enfant dans la rue n’est pas une image « folklorique », c’est une alerte. Il faut des brigades sociales, des placements, et des poursuites contre ceux qui exploitent. Enfin, il faut du travail social toute l’année. Pas seulement en juillet quand les croisières arrivent. Des assistantes sociales, des associations, des programmes financés 12 mois sur 12.
Sinon l’été prochain on écrira le même article. Avec les mêmes chiffres. « 500 DH par jour. » Et Tanger continuera de payer l’addition à cause de ce fléau.

























