Il y a un siècle, le Rif brûlait. Entre 1921 et 1926, l’Espagne et la France ont mené une guerre coloniale contre la région du Rif et quelques milliers de combattants dirigés par Abdelkrim El Khattabi. Une guerre oubliée des manuels européens, mais jamais des familles rifaines.
Des méthodes de guerre interdites
Pour mater la résistance, l’armée espagnole a eu recours à des armes que le droit international venait d’interdire. Des milliers de bombes au gaz moutarde et au phosgène ont été larguées sur les villages, les champs, les écoles. Des femmes, des enfants, des civils. L’objectif était clair, affamer, asphyxier, terroriser une population entière.
Ajoutez à cela les exécutions sommaires, les villages rasés, les déportations. Le Rif est sorti de cette guerre exsangue.
Les conséquences: une plaie ouverte jusqu’à aujourd’hui
100 ans plus tard, les stigmates sont toujours là. Sur le plan sanitaire, le taux de cancers, de malformations congénitales et de maladies respiratoires dans le Rif reste anormalement élevé. Les médecins parlent encore des effets du gaz sur 3 générations.
Sur le plan économique, des terres agricoles ont été rendues stériles pendant des décennies. Des infrastructures détruites. Le Rif a été volontairement enclavé, puni pour s’être soulevé.
Sur le plan social et psychologique, une mémoire traumatique transmise rappelle encore à quel point la blessure est profonde. Le Rif paie encore le prix des bombes.
Aujourd’hui, en Espagne, les médias et certains partis parlent de tous les dossiers qui concernent le Maroc, sauf celui du génocide du Rif et la réparation. L’Allemagne a indemnisé les victimes de la Shoah. La France a reconnu ses crimes en Algérie.
L’Espagne, elle, n’a jamais présenté d’excuses officielles pour l’usage d’armes chimiques au Rif. Elle n’a jamais indemnisé une seule victime.
L’Espagne a une dette envers le Rif et elle doit l’assumer aujourd’hui. D’abord en reconnaissant officiellement l’usage d’armes chimiques et les crimes de guerre commis entre 1921 et 1926. Ensuite en ouvrant immédiatement ses archives militaires de cette période pour faire toute la lumière sur les ordres, les bombardements et leurs victimes. Enfin en créant un fonds de réparation concret pour dépolluer les sols contaminés, prendre en charge médicalement les descendants des victimes de cancers et de malformations. Le bon voisinage ne peut se construire sur le silence. Il commence par la vérité, la justice et la réparation.
Ils ont dit…
Oui, il y a des historiens et responsables politiques espagnols qui ont porté cette cause. Ils sont peu nombreux mais leurs témoignages sont essentiels.
* María Rosa de Madariaga, historienne madrilène, spécialiste du Protectorat.
C’est la figure de référence. Elle a travaillé pendant des décennies sur la guerre du Rif. Elle a dénoncé publiquement l’usage des armes chimiques: « La idea del ataque químico se impuso para vengar la matanza de españoles perpetrada en Zeluán, Nador y Monte Arruit… España fue el primer país del mundo que usó la aviación para ejecutar bombardeos químicos », a-t-elle écrit.
*Juan Pando, historien militaire, reconnu comme « el único historiador español que ha reconocido el uso de gas mostaza a partir de 1923 ». Il a contribué à briser le tabou dans l’historiographie espagnole.
*Sebastian Balfour, professeur à la London School of Economics, britannique mais hispaniste. Il a publié le premier livre qui reconstruit la dimension chimique de la guerre « Abrazo Mortal ». Il rappelle que ce fut la « tercera utilización en la historia… de un armamento prohibido por los tratados internacionales ».
*Javier Martínez Antonio, Université de Saragosse. Jeune chercheur qui travaille sur les origines du programme de guerre chimique espagnol et la responsabilité d’officiers comme Joaquín Planell.
Au niveau politique, Joan Tardà et Rosa Bonàs – ERC. Il a présenté au Congrès en 2005 puis en 2018, une Proposition non de Loi pour « Reconocer la responsabilidad del Estado español por las acciones militares… en contra la población civil del RIF » et la « Celebración de actos de reconciliación… petición de perdón por parte del Estado español ». Joan Tardà déclarait « España debe pedir perdón. Esto no es una humillación, sino un acto de grandeza y madurez democrática ».
En novembre 2025, Sumar a présenté une nouvelle initiative au Congrès pour « reconocer oficialmente el colonialismo español en Marruecos » et inclure la Guerre du Rif dans les programmes scolaires.
Même en Espagne, des voix s’élèvent. Des historiens comme María Rosa de Madariaga et Juan Pando ont documenté les faits. Des députés comme Joan Tardà ont demandé pardon au nom de l’État. Leur combat prouve que reconnaître le passé n’est pas « anti-espagnol ». C’est au contraire un acte de démocratie et de fraternité entre les deux rives.


























