La droite espagnole et les médias qui la soutiennent, ont exigé la déclaration d’une guerre commerciale contre le Maroc. Supposons que cette décision est prise, qui risque de perdre réellement? Voici l’avis des experts économiques.

Dans le bras de fer autour de Ceuta, commercialement personne ne « gagne » vraiment si ça dégénère. Mais à court et moyen terme, le Maroc a plus de leviers et moins à perdre que l’Espagne et Ceuta.
Voici pourquoi:
Le Maroc a déjà débranché Ceuta/Melilla économiquement. Depuis 2018-2019 Rabat a fermé la douane commerciale de Melilla et mis fin à la contrebande depuis Ceuta. Les milliers de « mules » qui faisaient passer 6 à 8 milliards de dirhams/an de marchandises détaxées ont disparu. Le manque à gagner touche les deux côtés.
En parallèle le Maroc a construit Tanger Med en 2010 qui a supplanté les ports espagnols en Méditerranée. Et Nador West Med près de Melilla arrive fin 2026.
Le Maroc n’a plus besoin des ports/enclaves espagnoles pour son commerce. C’est l’inverse qui devient vrai.
L’Espagne: trop interdépendante pour rompre. Le problème pour Madrid est qu’elle va mettre en péril les 23 milliards d’euros d’échanges en 2025.
-Exportations espagnoles vers le Maroc S1 2026: 6,42 milliards € +3,5%
-Importations espagnoles depuis le Maroc S1 2026 : 5,79 milliards € +4,1%
-L’Espagne est le 1er partenaire commercial bilatéral du Maroc
-+350 entreprises espagnoles implantées au Maroc: auto, énergie, textile, banque…
Secteur auto: 20% des exportations marocaines vont en Espagne. 90 entreprises basques fournissent déjà l’industrie marocaine. Pour elles, la proximité du Maroc est « difficilement remplaçable ».
Et côté énergie: 2 câbles sous-marins existent déjà, un 3ème est prévu. Ironie: le Maroc continental est connecté au réseau européen via l’Espagne, alors que Ceuta était une « île énergétique » jusqu’en 2026.
Une rupture coûterait « probablement davantage » à Madrid que la gestion de la crise.

Ceuta : la plus perdante
Ceuta vit un double problème:
1. Fin du business de la contrebande: plus de flux de 6-8 milliards de dirhams/an
2. Concurrence portuaire: Tanger Med lui a pris le trafic.
La ville dépend de la coopération marocaine pour la sécurité et les flux. Sans ça, elle est asphyxiée.

Conclusion
Commercialement, le Maroc est en position de force parce qu’il a remplacé Ceuta/Melilla dans ses flux logistiques. L’Espagne ne peut pas se permettre une rupture à cause des 23 milliards € et des chaînes industrielles croisées.
Ceuta est coincée au milieu. Elle perd son ancien rôle de zone franche sans gagner de nouveau modèle.
Comme dit un analyste: la frontière est devenue un « rapport de force ». Et dans ce rapport, celui qui a des alternatives gagne. Aujourd’hui c’est Rabat.

Analyse secteur par secteur

1. Phosphate & Engrais. L’arme énergétique/industrielle du Maroc
Chiffres clés
– Le Maroc détient 70% des réserves mondiales de phosphate.
– 1er exportateur mondial d’engrais. 2ème exportateur de phosphate brut.
– L’Europe, dont l’Espagne, importe massivement des engrais marocains pour son agriculture.
Impact d’un bras de fer
Si le Maroc durcit le ton sur Ceuta, il peut jouer sur 2 tableaux:
1. Prix et volumes: L’OCP peut prioriser d’autres marchés: Afrique, Brésil, Inde. L’Espagne paierait plus cher et plus tard.
2.Chaîne agro-alimentaire espagnole: L’Andalousie, Murcie, Valence sont ultra dépendantes des engrais marocains pour fruits/légumes exportés vers l’UE. Les renchérir c’est renchérir l’assiette européenne.
Le Maroc a déjà utilisé cette carte de façon douce. Pendant la crise Ukraine 2022, l’OCP a garanti l’approvisionnement de l’Afrique et de l’Europe pour se poser en « puissance de stabilité ». C’est un levier crédible.
Verdict: Avantage net Maroc. L’Espagne n’a pas d’alternative phosphate à court terme.
2. Automobile: Dépendance croisée mais avantage Maroc
Chiffres clés
– 20% des exportations auto marocaines partent en Espagne.
– 90 entreprises basques fournissent déjà l’écosystème Renault Tanger et Stellantis Kenitra.
– L’Espagne a besoin du Maroc pour rester compétitive: main d’œuvre + logistique via Tanger Med.
Impact d’un bras de fer
Une fermeture de frontière plomberait les usines des 2 côtés. Mais le Maroc a Tanger Med + Nador West Med pour exporter direct vers l’UE sans passer par Algésiras. L’Espagne n’a pas de plan B aussi rapide pour les pièces marocaines.
Et avec la transition électrique, le Maroc devient hub batteries + câbles. L’Espagne a besoin de ce hub.
Verdict: Avantage Maroc. Douleur partagée, mais le Maroc a des ports alternatifs.

3. Énergie & Câbles électriques
Chiffres clés
– 2 câbles Maroc-Espagne existent. Un 3ème est prévu.
– Depuis 2026, Ceuta est raccordée au réseau marocain avec un câble de 300M€. Ironie, Ceuta dépend maintenant du Maroc pour l’électricité.
Impact d’un bras de fer:
Le Maroc devient exportateur d’électricité verte vers l’UE. L’Espagne veut cette électricité solaire/éolienne marocaine pour ses objectifs 2030. Couper = se tirer une balle dans le pied côté transition énergétique.
Verdict: Avantage Maroc. Il vend une ressource dont l’UE a besoin.

4. Textile, Agro et Logistique
Textile: Beaucoup de donneurs d’ordre espagnols produisent à Tanger/Tétouan. Si ça bloque, ils perdent des délais. Le Maroc peut délocaliser vers d’autres pays UE via Tanger Med.
Agriculture: Tomates, fraises, agrumes marocains inondent les marchés espagnols en hiver. L’Espagne protège ses producteurs mais ne peut pas s’en passer.
Logistique: Tanger Med a tué la compétitivité des ports espagnols. Algésiras perd du trafic chaque année.
Verdict: Avantage Maroc sur la logistique. Égalité douloureuse sur agro/textile.

Conclusion
Sur le plan commercial, le Maroc a le plus de cartes:
1. Phosphate. Levier stratégique long terme. L’Europe ne peut pas s’en passer.
2. Ports. Il n’a plus besoin de Ceuta/Melilla. C’est l’inverse.
3. Énergie verte. Il devient fournisseur de l’UE via l’Espagne.
L’Espagne garde l’avantage des 23 milliards € d’échanges et des 350 entreprises sur place. Une rupture lui coûterait très cher. Donc Madrid va éviter l’escalade.
Le plus perdant reste Ceuta. Sans contrebande, sans rôle portuaire, et maintenant dépendante énergétiquement du Maroc.
En gros, l’Espagne a besoin du Maroc pour produire et nourrir l’Europe. Le Maroc a besoin de l’Espagne pour vendre, mais il a déjà d’autres portes de sortie.