Pendant trop longtemps, le succès touristique a été mesuré selon une arithmétique élémentaire : davantage d’arrivées, davantage d’occupation, davantage de vols, davantage de nuitées vendues. Selon cette logique, une destination pleine serait automatiquement une destination prospère. Pourtant, la réalité commence à démontrer précisément le contraire.

Un territoire peut battre des records de fréquentation tout en perdant des logements accessibles, ses commerces traditionnels, son identité culturelle, sa tranquillité urbaine et sa qualité de vie. Il peut accueillir des millions de touristes alors même que ses habitants ont le sentiment que la ville, la côte ou le quartier dans lequel ils vivent ne leur appartient plus. Il peut également augmenter ses recettes brutes tandis qu’une part croissante de cet argent quitte le territoire par l’intermédiaire de grandes plateformes, de fonds d’investissement, d’opérateurs internationaux ou de modèles économiques déconnectés de la réalité locale.

Le remplissage, à lui seul, ne signifie pas la prospérité.

Il existe une différence profonde entre voyager pour profiter et voyager simplement pour remplir. Voyager pour profiter suppose d’observer, de comprendre, de respirer, de se reposer et d’entrer en relation avec un lieu. Voyager pour remplir consiste à arriver, à consommer rapidement, à photographier ce qui est déjà connu, à reproduire le même itinéraire que des milliers d’autres personnes, puis à repartir sans avoir établi de véritable lien avec la destination.

Les vacances devraient permettre de se vider l’esprit, non de déplacer la fatigue quotidienne vers un autre décor. Pourtant, le tourisme de masse finit souvent par produire précisément ce que le voyageur voulait fuir : le bruit, les files d’attente, les embouteillages, la précipitation, l’irritation, la saturation et le sentiment d’anonymat.

Massifier, c’est aussi fatiguer.

Le visiteur se fatigue, contraint de se battre pour une table, une photographie, une place de stationnement ou quelques mètres face à la mer. Le travailleur du tourisme se fatigue, soumis à des saisons toujours plus intenses, à des emplois sous pression et à des attentes difficiles à soutenir. L’habitant se fatigue, en voyant ses espaces du quotidien transformés en décors de consommation. Et la destination elle-même finit par s’épuiser, soumise à une pression environnementale, sociale et urbaine supérieure à sa capacité de régénération.

La question essentielle ne devrait donc plus être de savoir combien de personnes un territoire peut recevoir, mais combien il peut en accueillir dignement sans se dégrader et sans cesser de se reconnaître.

Le mirage des chiffres

Les records touristiques produisent des titres faciles. Les arrivées se comptent, les passagers s’additionnent et les pourcentages de croissance se célèbrent. Il est beaucoup plus difficile de mesurer la perte d’authenticité, le déplacement des habitants, la dégradation des paysages ou l’appauvrissement progressif de l’expérience.

Une destination peut progresser statistiquement tout en reculant culturellement.

Lorsque les commerces traditionnels sont remplacés par des enseignes identiques, lorsque le logement résidentiel est massivement transformé en hébergement temporaire et lorsque l’espace public est organisé principalement en fonction du visiteur, le territoire risque de devenir un produit sans communauté.

Le paradoxe est évident : plus une destination s’adapte à des goûts universels, moins elle offre de raisons singulières d’être visitée.

L’identité n’est pas un élément décoratif du tourisme. Elle en est le principal actif. Les voyageurs se déplacent pour découvrir ce qui n’existe pas chez eux : une autre manière de vivre, de cuisiner, de parler, de construire, de célébrer et d’entrer en relation. Lorsque cette différence disparaît, la destination peut continuer à recevoir des touristes pendant quelque temps, mais elle aura perdu ce qui justifiait le voyage.

Du volume à la valeur

Le véritable indicateur touristique n’est pas seulement le nombre de personnes qui arrivent, mais la valeur qu’elles laissent, la pression qu’elles génèrent et la relation qu’elles construisent avec le lieu.

Le tourisme de valeur ne doit pas être confondu uniquement avec le tourisme de luxe. Un visiteur à forte valeur n’est pas nécessairement celui qui dépense le plus, mais celui qui consomme de manière plus consciente, reste plus longtemps, respecte les règles, utilise les entreprises locales, s’intéresse à la culture et répartit ses dépenses entre différents acteurs du territoire.

Il peut séjourner dans un petit établissement familial, manger dans des marchés et des restaurants locaux, faire appel à un guide du pays, visiter des espaces moins saturés et voyager en dehors de la haute saison. Son impact économique peut être plus positif que celui d’un autre visiteur disposant d’un pouvoir d’achat supérieur, mais dont les dépenses restent concentrées dans des chaînes internationales ou des circuits fermés.

La rentabilité touristique ne peut donc pas être évaluée uniquement à travers la dépense quotidienne. Il faut également analyser quelle part de cette dépense reste dans la communauté et dans quelle mesure elle contribue à soutenir des emplois dignes, le patrimoine, la production locale et les services publics.

Le tourisme de valeur exige de choisir.

Choisir quel visiteur on souhaite attirer. Quelles activités on veut encourager. Quels comportements on récompense. Quelles limites on protège. Quels espaces doivent être préservés. Quels secteurs locaux doivent bénéficier de l’activité. Et quelle part des revenus touristiques doit être réinvestie dans le logement, la mobilité, la propreté, l’eau, le patrimoine et le bien-être des habitants.

Vouloir attirer tout le monde, c’est renoncer à avoir une stratégie.

La responsabilité ne repose pas uniquement sur le touriste

On attribue souvent au visiteur l’entière responsabilité de la saturation. On lui demande d’être respectueux, de consommer local, d’éviter certains comportements et de s’éloigner des lieux les plus connus. Mais aucun touriste ne peut agir de manière responsable dans un système conçu pour attirer le plus grand volume possible.

Les campagnes de promotion, les liaisons aériennes, les politiques urbaines, la réglementation de l’hébergement, la planification des croisières et la concentration des événements font partie d’un même modèle. On ne peut pas promouvoir une destination sans limite, puis reprocher au visiteur d’être venu.

La responsabilité doit être partagée entre les administrations, les entreprises, les plateformes, les intermédiaires et les voyageurs.

Une destination ne peut pas réclamer de la durabilité tout en continuant à récompenser la quantité. Elle ne peut pas parler de coexistence si la population locale perd l’accès au logement. Elle ne peut pas non plus défendre son identité tout en laissant ses centres historiques devenir des espaces de consommation uniformisés.

La durabilité touristique ne se construit pas avec des campagnes de communication. Elle se construit par des décisions, dont certaines sont inconfortables.

Cela signifie réglementer, limiter, répartir les flux, améliorer les transports publics, désaisonnaliser, protéger certaines zones et renoncer à une partie de la croissance immédiate afin de préserver la viabilité future.

Retrouver le sens du voyage

Voyager ne devrait pas consister à collectionner des destinations, mais à se laisser transformer par elles.

L’expérience touristique commence à s’appauvrir lorsque le voyage devient une course destinée à prouver que l’on était présent. Le visiteur cesse de regarder pour photographier, cesse d’écouter pour publier et cesse de découvrir pour confirmer ce qu’il avait déjà vu sur les réseaux sociaux.

On voyage beaucoup, mais on habite peu chaque voyage.

Retrouver le sens du voyage suppose de redonner du temps à l’expérience. Marcher sans liste fermée d’obligations. Parler avec celles et ceux qui vivent sur place. Comprendre les coutumes avant de les juger. Accepter qu’une destination ne soit ni un parc à thème ni un décor construit uniquement pour satisfaire le visiteur.

Profiter ne signifie pas consommer davantage. Bien souvent, cela signifie exactement le contraire : ralentir, mieux choisir et prêter attention.

Un café pris tranquillement peut révéler davantage sur une ville que dix attractions visitées à la hâte. Une conversation peut rester en mémoire plus longtemps que cent photographies. Un marché, un quartier ou une petite entreprise familiale peuvent expliquer un territoire bien mieux que n’importe quelle campagne publicitaire.

La destination qui peut encore se reconnaître

La maturité touristique commence lorsqu’un territoire cesse de se demander uniquement jusqu’où il peut croître et commence à s’interroger sur ce qu’il souhaite préserver.

Il ne s’agit pas de rejeter le tourisme. Il s’agit de le gouverner.

Le tourisme reste un formidable outil de prospérité, d’échange culturel, d’emploi et d’ouverture. Mais pour remplir cette fonction, il a besoin de limites, d’intelligence et d’une vision qui dépasse la prochaine saison.

Une destination pleine n’est pas toujours une destination prospère. La véritable prospérité apparaît lorsque l’activité touristique améliore la vie de celles et ceux qui habitent le territoire, protège ce qui attire le visiteur et offre une expérience qui ne repose pas sur la saturation.

Peut-être que l’avenir n’appartiendra pas aux destinations capables de recevoir davantage de personnes, mais à celles qui sauront mieux les accueillir.

Car une destination réellement réussie n’est pas celle dont tout le monde peut dire qu’il est revenu avec une photographie. C’est celle dont certains reviennent avec une histoire, une compréhension plus profonde et le sentiment d’avoir laissé le lieu aussi vivant qu’ils l’avaient trouvé.

La grande question du tourisme contemporain n’est donc plus de savoir combien de voyageurs peuvent entrer sur un territoire.

Elle est de savoir quelle quantité de tourisme une destination peut soutenir sans cesser d’être un lieu de vie.

Par Abderrahim Ouadrassi