Dans l’objectif affiché de tenir les trajectoires industrielles, énergétiques et technologiques que l’état s’est fixées, il est impératif de former davantage d’ingénieurs et mieux mobiliser les compétences d’ingénierie là ou elles sont décisives, alertent les directeurs d’écoles du groupe, Ecoles nationales des sciences appliquées (ENSA) et de l’Ecole nationale d’ingénieurs de Mohammadia (ENIM).

De ce fait, entre les multiples facteurs d’instabilité géopolitique mondiale, les fastidieux bouleversements climatiques, les récurrentes tensions énergétiques et numériques, la preuve en est si besoin que vous évoluons dans un monde de crises à répétition accentuant davantage notre vulnérabilité. Dans ce contexte, le Royaume du Maroc est confronté devant l’urgence d’une capacité de prospective, d’innovation et d’exécution pour concevoir et déployer les solutions qui nous permettront d’affronter les défis à venir.
Cette capacité repose sur les ingénieurs, ceux d’aujourd’hui et de demain ! les projections publiques sont claires et limpides : les besoins en formation et recrutements de profils scientifiques et techniques vont fortement augmenter dans les prochaines décennies par le biais d’activités multisectorielles, tel Aménagement, énergie, industrie, infrastructures, mobilités, construction, santé, défense, cybersécurité… Parce qu’ils transforment l’expertise scientifique en solutions concrètes, les ingénieurs seront les garants et donc au cœur de notre capacité d’adaptation collective.
Face à cette demande, l’offre progresse mais reste en deçà de l’enjeu : 10250 diplômes d’ingénieurs délivrés en 2025 contre 8800 en 2020 (+ 16 % en cinq ans) selon les services de la prospective et de performance du ministère de l’éducation nationale. Une évolution, certes positive mais insuffisante eu égards aux trajectoires, industrielles, énergétiques et technologiques tracées, car il est nécessaire non seulement de former davantage d’ingénieurs mais aussi de mobiliser les compétences d’ingénieries là où elles sont décisives.

PROXIMITE AUPRES DES JEUNES INGENIEURS

Semble se dessiner les contours d’une espèce de fragilité peu fournie et encore moins documentée : une partie des jeunes ingénieurs s’interrogent aujourd’hui sur le statut et le sens de son métier.
Selon la revue Maroc Ingénierie, une étude menée auprès d’étudiants et jeunes ingénieurs en activité, éclaire un point décisif pour l’avenir du métier: derrière un même statut, les réalités professionnelles se sont profondément diversifiées et ne recouvrent plus les mêmes fonctions qu’il y a quarante ans.
Cette évolution peut créer un malentendu. Dans leur représentation initiale, beaucoup de jeunes enquêtés, se projettent comme experts ou managers, porteurs de responsabilités. Elles et ils se rêvent en «acteurs de changement», au cœur des transformations et capables de contribuer aux grands défis collectifs par leur seule compétence. L’entrée en entreprise les confronte à une autre réalité: ils se trouvent souvent assignés à des missions davantage tournées vers l’exécution, la coordination opérationnelle, ou l’optimisation des process. Ce type de mission peut bien entendu participer aux transformations si elles sont reliées explicitement à des objectifs d’impact et de s’accompagner d’autonomie, de confiance et de perspective d’apprentissage selon Roland Lautner, ingénieur Mines Telecom Paris et professeur à l’ENSTA.
L’écart entre l’Ideal de responsabilité et la réalité des missions confiées semble alimenter un sentiment de désillusion, susceptible de fragiliser l’engagement des jeunes et de déboucher sur une perte de sens. Lorsque les attentes sont déçues, le risque est double : affaiblir l’attractivité des formations et des métiers auprès des futurs ingénieurs et éroder l’engagement de celles et ceux qui l’exercent déjà.

REVALORISER LE STATUT DU METIER

Gaston Berger, philosophe et haut fonctionnaire affirmait «Demain ne sera pas comme hier. Il sera nouveau et dépendra de nous. Il est moins à découvrir qu’à réinventer». Manifestement, cette vision appelle à la responsabilité sociale de l’ingénierie: transformer l’incertitude en solutions pour construire un avenir désirable. Tant et si bien que la réponse à apporter aujourd’hui au Maroc, ne se limite pas uniquement à former ou recruter davantage d’ingénieurs, elle suppose par une allocation optimale des ressources humaines de faire converger toutes les parties prenantes pour repenser les conditions de formations et d’exercice du métier et mobiliser pleinement les compétences déjà acquises sans perdre de vue l’incontournable et impérieuse nécessité de recyclage des connaissances à la veille de l’apparition des nouvelles technologies. Ecoles, universités, entreprises, organisations professionnelles, centre de formations, tous dans un même élan de souveraineté devront se mobiliser pour aligner les attentes des étudiantes et étudiants et des jeunes ingénieurs, veiller au parcours de formation au sein des écoles et les conditions d’exercice au sein des entreprises, afin de revaloriser le statut et l’attractivité des métiers de l’ingénierie.
L’enjeu pourrait apparaître aux yeux de certain… empreint de corporatisme. Il n’en est rien. Il s’agit tout simplement d’une vision stratégique pour le Royaume du Maroc, car au demeurant, nul nécessité de rappeler que le renforcement du tissus industriel et financier passe la présence active de ces ingénieurs principaux acteurs du développement.
En définitive, s’impose la nécessité, pour les prochaines décennies de structurer une feuille de route aussi minutieuse et précise que possible, pour non seulement former davantage d’ingénieurs mais également garantir à l’ingénierie sa capacité d’agir comme une force de transformation essentielle, au service de l’intérêt général de ce Pays.

Par Afif Khalladi
Docteur en économie et finances
Paris 1 Panthéon -Sorbonne