Depuis des années, une accusation revient souvent dès qu’on parle de Tanger et de Tétouan: « Les gens du Nord sont racistes ». On l’entend dans les bus, sur les réseaux, dans les discussions entre étudiants ou travailleurs venus du Sud, du Centre ou de l’Oriental pour s’installer dans le détroit. Cette étiquette colle à la peau des habitants du Nord, et elle crée un mur invisible entre deux façons d’être Marocain. Pourtant, à regarder de plus près l’histoire, la langue et les habitudes de cette région, on comprend vite que le problème n’est pas la haine de l’autre. Le problème, c’est la différence. Et pendant presque un siècle, au lieu de l’expliquer, on l’a jugée.

Le malentendu qui dure

L’accusation naît d’abord d’un choc culturel. Quand un jeune de Guelmim, de Béni Mellal ou d’Agadir arrive à Tanger pour travailler dans les zones industrielles, il découvre une société qui fonctionne avec d’autres codes. À Tanger et Tétouan, on parle vite, on coupe les mots, on mélange l’arabe avec l’espagnol sans même s’en rendre compte. On dit « gracias » au lieu de « choukran », « Cuadro » pour parler d’un cadre, « panadería » au lieu de boulangerie. Le premier contact est souvent plus réservé. On ne tutoie pas tout de suite, on ne pose pas toutes les questions personnelles dès le premier café. Pour quelqu’un qui vient d’une région où l’hospitalité se traduit par une chaleur immédiate dès la première rencontre, ce silence peut être lu comme de la froideur, voire du mépris. De l’autre côté, le Tangérois ou le Tétouani a l’impression qu’on veut effacer sa manière de vivre. Il entend « parle bien l’arabe », « arrête de parler espagnol », « sois plus ouvert ». Alors il se replie, et chacun campe sur ses positions. Le malentendu devient conflit.

Ce n’est pas du racisme. C’est 500 ans d’histoire

Mais dire que c’est du racisme, c’est ignorer ce qui fait le Nord. Tanger, Tétouan, Chaouen, ne ressemblent à aucune autre ville du Maroc parce qu’elles n’ont pas eu la même histoire. Pendant des siècles, cette région a eu le regard tourné vers la Méditerranée. En 1492, après la chute de Grenade, des milliers de familles andalouses, musulmanes et juives, ont traversé le détroit et se sont installées à Tétouan et à Chaouen. Ces deux villes ont été reconstruites à leur image. On appelle Tétouan encore « la fille de Grenade ». Dans ses ruelles, dans ses maisons à patio, dans sa musique, dans ses pâtisseries au miel et aux amandes, on retrouve l’Andalousie. Cette influence ne s’est jamais arrêtée. Elle a façonné une manière d’habiter, de recevoir, de cuisiner, de parler, plus discrète, plus tournée vers l’intérieur, plus soucieuse du détail.

La langue du détroit: un trésor, pas une faute

À cela s’est ajoutée l’empreinte espagnole du protectorat. Pendant 40 ans, le Nord a vécu sous administration espagnole. Les écoles, la radio, la télévision, le commerce avec l’autre rive ont laissé des traces profondes. Aujourd’hui encore, un enfant de Tanger grandit avec des séries espagnoles, avec des mots espagnols dans la rue, avec l’idée que l’Europe est à 14 kilomètres. Cela donne un dialecte unique au Maroc. Ce n’est ni un « mauvais arabe » ni un mélange confus. C’est un arabe chamali qui a conservé des tournures andalouses disparues ailleurs et qui a intégré l’espagnol comme on intègre un voisin. Dire « barco » pour bateau ou « placa » pour plaque fait partie de la mémoire collective. La prononciation est plus douce, le « qaf » se transforme, le rythme est différent. C’est une langue frontière, comme l’alsacien en France ou le catalan en Espagne. Quand on demande à un Nordiste d’abandonner ça, il entend qu’on lui demande d’abandonner une partie de lui-même.
Il y a aussi la culture de la frontière. Vivre face à l’Europe rend pragmatique. On négocie, on observe, on ne montre pas tout d’un coup. Le commerce, la mer, le passage ont appris aux gens du Nord à être prudents avec les inconnus. Cette réserve est souvent confondue avec de l’arrogance. Mais elle n’a rien à voir avec un rejet des autres Marocains. Demandez à un Tangérois d’aider un ouvrier venu du sud à trouver un logement, à l’orienter, à lui prêter de l’argent. Il le fera. Mais il ne le fera pas en criant et en tapant sur l’épaule. Il le fera à sa manière.
Alors que faire pour dépasser cette accusation? D’abord arrêter de confondre différence et racisme. Être différent dans sa façon de parler, de fêter, de s’habiller, n’est pas rejeter l’autre. Ensuite, raconter cette histoire. À l’école, à la télévision, dans les médias nationaux. Expliquer pourquoi Tétouan chante le malouf andalou, pourquoi Tanger parle avec des mots espagnols, pourquoi le Nord a cette architecture blanche et ces patios. Quand on connaît l’origine d’une habitude, on l’attaque moins. De leur côté, les habitants du Nord doivent aussi faire un pas. Expliquer au lieu de se braquer. Traduire leurs codes. Accueillir en disant clairement : « chez nous on fonctionne comme ça, mais tu es le bienvenu ».
Le Maroc a la chance d’être un pays de plusieurs visages. Le Sud apporte sa poésie hassanie, sa chaleur, ses grands espaces. Le Centre apporte son poids historique et religieux. L’Oriental apporte sa musique. Et le Nord apporte son ouverture sur la Méditerranée, son héritage andalou, sa langue du détroit. Retirer un de ces visages, c’est appauvrir le pays tout entier.
Les gens de Tanger et Tétouan ne sont pas contre le reste du Maroc. Ils défendent simplement une identité qui a mis 5 siècles à se construire. Une identité faite de mer, d’exil andalou, de protectorat espagnol et de commerce. Ce n’est pas du racisme. C’est de la mémoire. Et au lieu de nous diviser sur la question de savoir qui est « le plus marocain », nous gagnerions à être fiers que le Maroc soit assez grand pour contenir à la fois le guembri du Sud et le luth andalou du Nord, le « salaam » du Centre et le « adios » de Tanger. Parce que sans Tanger, le Maroc perd sa fenêtre sur l’Europe. Et sans le reste du Maroc, Tanger perd ses racines.

Par abdeslam Reddam