Nous savons construire le port, l’aéroport et le train du futur. La question est désormais de savoir si nous formons, au même rythme, les femmes et les hommes capables de les diriger.
Par Abderrahim Ouadrassi
Pendant des siècles, Tanger a regardé le détroit comme si sa frontière naturelle se trouvait là, dans ces quelques kilomètres d’eau séparant deux continents, deux économies et, pendant longtemps, deux rythmes de développement. L’Europe était en face, l’Afrique commençait ici, et Tanger tirait précisément une partie de sa singularité de cette position intermédiaire: ville de passage, port d’arrivée, point de départ, territoire où deux mondes se contemplaient depuis des rives différentes. Cette représentation, aussi puissante soit-elle, commence pourtant à devenir insuffisante. La nouvelle frontière de Tanger ne se situe peut-être plus dans le détroit, mais dans sa capacité à accompagner, par le savoir, le leadership et la compétence humaine, la vitesse exceptionnelle de sa propre transformation.
L’ouverture récente par l’ONCF de la procédure de présélection internationale concernant les travaux de la future liaison ferroviaire entre Tanger Ville et l’aéroport Ibn Battouta constitue à cet égard bien davantage qu’une simple actualité d’infrastructure. Le projet prévoit environ 22,5 kilomètres de double voie électrifiée et doit relier le centre-ville à plusieurs secteurs stratégiques de l’agglomération, notamment Mghogha, Aouama, Deux Mers, le Grand Stade, les établissements universitaires et le futur terminal aéroportuaire. Son dernier tronçon devrait notamment comprendre plusieurs kilomètres de structure aérienne. À première vue, il s’agit d’un projet ferroviaire. En réalité, il participe à une transformation beaucoup plus profonde : celle de Tanger en véritable espace métropolitain intégré.
Une ligne ferroviaire ne transporte jamais seulement des passagers. Elle modifie les distances mentales, rapproche les lieux d’étude des lieux de travail, redistribue l’attractivité économique, modifie la géographie résidentielle et transforme la manière dont les habitants perçoivent leur propre ville. Lorsqu’un aéroport, un stade, des universités, des zones économiques et le centre urbain cessent d’être des points isolés pour devenir les composantes d’un même système de mobilité, ce n’est pas uniquement le territoire qui change. C’est la représentation même de la ville, de ses possibilités et de son avenir.
C’est précisément ce qui rend la trajectoire actuelle de Tanger si intéressante. En quelques décennies, la ville et sa région ont acquis des infrastructures qui auraient autrefois semblé réservées aux grandes plateformes économiques mondiales : un complexe portuaire de premier plan, des zones industrielles intégrées aux chaînes de valeur internationales, une industrie automobile et logistique fortement connectée aux marchés européens, des infrastructures routières et ferroviaires modernes, ainsi qu’un écosystème où l’automatisation, les données et l’intelligence artificielle commencent progressivement à transformer la manière de produire, de déplacer et de décider.
Le 25 septembre, la huitième édition des Tangier Logistics Days prolongera cette réflexion à travers un thème particulièrement révélateur: «Supply Chain augmentée: l’Homme et la data, ressources rares et stratégiques ». Le choix des mots mérite l’attention. Dans un environnement économique fasciné par les algorithmes, la robotisation et l’intelligence artificielle, placer l’être humain au même niveau que la donnée revient à reconnaître une évidence souvent oubliée : aucune transformation technologique durable ne peut dépasser durablement la qualité des personnes et des organisations qui la conduisent.
La véritable question de Tanger n’est donc plus de savoir si l’intelligence artificielle va entrer dans ses entreprises, ses ports ou ses chaînes logistiques. Elle y entre déjà. Il ne s’agit pas davantage de déterminer si les machines accompliront certaines tâches plus rapidement ou plus efficacement que les humains. C’est déjà le cas. La question décisive est désormais de savoir ce qui se produit lorsque les infrastructures, les technologies et les outils évoluent plus vite que les compétences, les modes de management, l’éducation et les cultures organisationnelles censées les gouverner.
Nous savons acheter des technologies, attribuer des marchés publics, construire des kilomètres de voies ferrées, automatiser des terminaux, bâtir des zones industrielles, agrandir des aéroports et connecter des territoires. Mais il existe une infrastructure qui ne s’importe pas et qui ne se construit pas par décret : la capacité humaine. Une ville peut importer une technologie. Elle ne peut pas importer une génération préparée.
C’est probablement l’un des défis majeurs auxquels Tanger devra répondre au cours de la prochaine décennie. Jusqu’à présent, le développement s’est largement mesuré à travers ses réalisations visibles: béton, acier, routes, terminaux, ports, usines, hôtels, équipements publics. Il faudra désormais accorder la même importance à une infrastructure plus discrète mais potentiellement plus déterminante : l’infrastructure cognitive. Celle-ci repose sur l’éducation, la maîtrise des langues, la pensée critique, la capacité d’adaptation, la curiosité intellectuelle, l’initiative entrepreneuriale, la culture technologique, le leadership et, dans un monde où les machines produiront de plus en plus de réponses, la capacité humaine à poser les bonnes questions.
Cette évolution modifie profondément la nature de l’avantage compétitif. À l’époque industrielle, disposer du capital, des machines, de l’énergie et des infrastructures constituait une part essentielle de la puissance économique. Dans l’économie qui s’installe, la technologie sera de plus en plus accessible. Une entreprise de Tanger pourra utiliser des outils d’intelligence artificielle comparables à ceux d’une entreprise de Barcelone, Singapour ou Nairobi. La différence ne résidera donc plus uniquement dans l’accès aux outils, mais dans la manière de les utiliser, de les intégrer, de les questionner et de prendre des décisions lorsque l’algorithme ne fournit aucune certitude.
C’est peut-être là qu’il faut revoir notre définition même du développement. Pendant longtemps, nous avons évalué la modernisation d’une ville en observant ce qu’elle construisait. Demain, nous devrons peut-être davantage la mesurer à ce que ses citoyens sont capables de faire avec ce qui a été construit. Un aéroport moderne constitue une infrastructure ; la capacité d’un jeune Tangérois à y travailler, à diriger une entreprise qui y opère ou à créer une activité tirant parti de sa connectivité constitue du développement. Une usine est une infrastructure ; la possibilité pour ses ingénieurs, techniciens et cadres locaux de monter dans la chaîne de valeur et de participer progressivement aux décisions stratégiques constitue du développement. Un grand port est une infrastructure ; la naissance, autour de ce port, d’entreprises, de recherche, de compétences logistiques avancées et de centres de décision constitue du développement.
Le véritable voyage de Tanger ne sera donc pas uniquement celui du train reliant la ville à son aéroport. Il consistera à passer progressivement d’une économie qui accueille l’investissement à une économie qui produit également du savoir ; d’un territoire qui exécute des décisions à un territoire capable d’en prendre ; d’une ville qui héberge des infrastructures mondiales à une ville qui forme et retient des talents capables de les concevoir, de les gouverner et de les transformer.
Cette question dépasse largement Tanger et renvoie à l’avenir du continent africain. Pendant des décennies, l’idée dominante voulait que les économies africaines reproduisent successivement les étapes de développement suivies auparavant par l’Europe. La révolution numérique remet profondément en cause cette logique. Dans plusieurs secteurs, des pays africains peuvent désormais sauter certaines étapes et accéder directement aux paiements numériques, aux énergies renouvelables, aux services fondés sur la donnée, à l’industrie automatisée ou à de nouveaux systèmes de mobilité. Cette possibilité représente une formidable accélération historique, mais elle comporte également une contradiction fondamentale : il est possible d’accélérer considérablement la construction d’une infrastructure, beaucoup moins la formation d’un ingénieur, d’un médecin, d’un chercheur, d’un entrepreneur ou d’un dirigeant.
Le capital financier traverse aujourd’hui les frontières presque instantanément. Le capital humain, lui, exige des années. Il se construit dans les écoles, les universités, les entreprises, les familles, l’expérience professionnelle et la transmission. Le véritable goulet d’étranglement du développement africain au XXIe siècle ne sera donc peut-être ni l’absence de technologie ni même le manque de financement, mais l’écart entre la vitesse à laquelle les technologies se diffusent et celle à laquelle les sociétés développent les compétences nécessaires pour les maîtriser.
Tanger se trouve dans une position particulièrement intéressante pour affronter cette question. Sa géographie lui confère un avantage exceptionnel, mais la géographie ne garantit jamais à elle seule le succès. Le détroit de Gibraltar se trouve au même endroit depuis des millénaires. Ce qui a changé, c’est notre capacité à transformer cette position géographique en avantage industriel, logistique et économique. La prochaine étape consistera à transformer cet avantage économique en avantage intellectuel et humain.
La véritable puissance future de Tanger ne dépendra donc pas exclusivement de sa proximité avec l’Europe, de la taille de son port ou de la qualité de ses infrastructures. Elle dépendra de sa capacité à faire en sorte qu’un jeune qui grandit aujourd’hui à Bni Makada, Gzenaya ou dans le centre-ville puisse regarder ces nouvelles infrastructures non comme des mondes qui lui sont extérieurs, mais comme des espaces qu’il pourra un jour intégrer, transformer et diriger. Qu’il puisse se projeter comme ingénieur, entrepreneur, chercheur, spécialiste de la donnée, responsable logistique ou dirigeant sans considérer ces fonctions comme réservées à d’autres.
Ce changement peut sembler abstrait. Il est en réalité décisif. Une ville commence véritablement à changer lorsque change ce que ses jeunes considèrent comme possible.
La prochaine frontière de Tanger n’a donc besoin ni de douaniers ni de postes de contrôle. Elle ne sépare plus le Maroc de l’Espagne, l’Afrique de l’Europe ou le Sud du Nord. Elle traverse nos universités, nos entreprises, nos administrations et nos organisations. Elle correspond à la distance qui sépare encore la capacité de construire l’avenir de celle de le gouverner.
Tanger a démontré qu’elle savait construire vite. La prochaine œuvre sera moins visible, plus lente et probablement beaucoup plus difficile : former les femmes et les hommes capables d’être à la hauteur de la ville que nous sommes en train de construire.






















