Ce n’est pas un phénomène aux dimensions graves mais ne passe plus inaperçu non plus. La multiplication des étrangers homosexuels qui ont préféré vivre à Tanger, au lieu de Marrakech ou Essaouira, commence à se faire remarquer. En face, des jeunes qui y trouvent une solution à leur précarité ou pour quitter un jour le pays, et des voisins qui se demandent jusqu’à où ira cette vague de LGBT à Tanger…

Tanger a toujours attiré les marges. Dans les années 50 et 60, au temps de la Zone Internationale, la ville était un refuge. Écrivains, poètes, peintres de la Beat Generation s’y installaient. Burroughs, Bowles, Ginsberg. Parmi eux, beaucoup d’homosexuels venus d’Europe et d’Amérique. Ils y cherchaient une liberté qu’ils n’avaient pas chez eux: alcool, haschisch, nuits sans règles, et la compagnie de jeunes de la médina et de la Casbah. Dans une société très pauvre, Tanger leur offrait ce « petit paradis » discret, fait de tolérance tacite et de transactions silencieuses.
Plus d’un demi-siècle plus tard, l’histoire semble bégayer dans les mêmes ruelles étroites. Une nouvelle communauté internationale, souvent identifiée par les couleurs de l’arc-en-ciel, choisit à nouveau Tanger. Elle vient pour le climat, pour le coût de la vie, pour ouvrir de petits projets: guesthouses, cafés, galeries, boutiques. Elle vit discrètement, investit peu, ne fait pas de bruit.
Mais le murmure grandit. Dans les cafés et dans les quartiers, on parle d’un « phénomène ». Pas à cause des étrangers eux-mêmes, mais à cause de ce qu’on voit autour: des jeunes Marocains en situation précaire qui gravitent autour de ce groupe. L’angoisse que certains expriment est simple: la pauvreté rendrait-elle certains jeunes vulnérables à des relations de dépendance économique?
Il n’y a pas de chiffres, pas d’étude, pas de déclaration officielle. Juste un malaise. Silencieux, mais présent. D’un côté, des habitants qui rappellent que Tanger a toujours été une ville ouverte, un carrefour où chacun vivait sans trop se regarder. De l’autre, des familles qui craignent de voir la misère transformer la relation en marchandage.
Les autorités et les associations n’en parlent pas publiquement. Le sujet touche à la morale, à l’économie, à l’image de la ville. Pourtant la question revient : comment protéger les plus jeunes et les plus démunis, sans tomber dans la stigmatisation ni dans le déni ?
Tanger n’a jamais été une ville comme les autres. Elle a accueilli les artistes, les exilés, les marginaux. Elle le fait encore. Le défi aujourd’hui n’est pas de refaire l’histoire, mais de s’assurer qu’elle ne se répète pas aux dépens des plus fragiles.
Car entre mémoire et réalité, entre liberté individuelle et protection sociale, le débat est là. Et tant qu’on ne le nomme pas, il continuera de se jouer en silence, dans les ruelles de la Casbah.

Ils ont dit…

Un commerçant de la Casbah, 58 ans:
« Avant c’était les Américains des années 60. Aujourd’hui ce sont d’autres étrangers. Ils achètent des maisons, ouvrent des cafés. Le problème ce n’est pas eux. Le problème c’est quand tu vois des jeunes du quartier tourner autour pour 200 dirhams. La pauvreté fait faire des bêtises. »

Une habitante de la médina, 44 ans:
« On ne dit rien parce qu’on a peur. Peur d’être traité de raciste, peur d’être traité de coincé. Mais mes fils me demandent pourquoi ces gens regardent les garçons. Je ne sais pas quoi répondre. Tanger a toujours été ouverte, mais il y a des limites. »

Un jeune étudiant, 22 ans:
« Il y a des groupes WhatsApp. On te propose de travailler dans une guesthouse, de faire guide, et après… tu comprends. Certains acceptent parce qu’ils n’ont pas de travail. D’autres refusent. C’est une réalité. Il faut en parler pour protéger les jeunes. »

Un propriétaire de café, quartier Marshan, 51 ans:
« Moi je loue à tout le monde tant qu’ils paient. Mais c’est vrai que depuis 3-4 ans il y a plus de couples d’hommes étrangers qui viennent s’installer. Ils sont calmes, ils ne dérangent personne. Le malaise vient d’ailleurs, de ce que certains jeunes font pour survivre. »

Une membre d’association sociale à Tanger, sous couvert d’anonymat:
« On voit la précarité augmenter. Quand un jeune n’a ni diplôme ni perspective, il devient vulnérable à toutes les formes d’exploitation. Ce n’est pas une question de communauté. C’est une question sociale. On a besoin de centres, de formation, de travail. Sinon le silence va continuer.«