La lecture du dernier rapport de Bank Al-Maghrib ressemble à la visite d’un appartement témoin : tout brille, les boiseries sont vernies et la moquette est immaculée. Une croissance de 3,8 %, un fringant +4,8 % pour le secteur non agricole, une inflation tombée sous la barre des 1 % et des réserves de change pleines comme un coffre-fort suisse. Bref, le bulletin de notes rassemble les félicitations du conseil de classe.

​Sauf qu’en grattant le vernis, on découvre que la fondation penche. Le modèle tourne sur une schizophrénie économique parfaite : une création de valeur financière hyper-concentrée d’un côté, et un coma social territorial de l’autre.

D’un côté, l’axe Tanger-Casablanca joue les premiers rôles dans un film de science-fiction : des robots soudent des carrosseries, des jets d’affaires atterrissent, les financiers jonglent avec les devises….

L’industrie et les services y tirent la valeur ajoutée, la pure valeur financière.

De l’autre côté du miroir, le Maroc des terroirs joue dans un film d’époque en noir et blanc, où l’on essaie de nourrir un tiers de la population sur des sols calcinés.

C’est pourtant là que l’agriculture tirait jusqu’ici l’emploi territorial, la vraie valeur sociale.

​Le piège des comptables de la Banque Centrale, c’est de croire qu’un moteur d’Airbus fabriqué à Nouacer peut nourrir la famille d’un ouvrier agricole du Haouz dont le puits est à sec.

Spoiler : l’un ne remplace pas l’autre, et le PIB d’un hub logistique ne se mange pas en tajine.

Le Décalage Structurel : La Grande Illusion de l’Emploi de Pointe

​Créer 82 000 postes nets face à un taux de chômage à 13,3 %, un chiffre qui devient franchement dramatique et à deux chiffres chez les jeunes diplômés, révèle la faille de naissance de notre schéma de croissance : le PIB non-agricole crée de la monnaie, mais pas du travail.

​Lorsque six années de sécheresse consécutives détruisent les bras ruraux, la saignée n’est absolument pas réabsorbée par l’industrie de pointe côtière. Un ouvrier agricole déplacé ne se métamorphose pas par enchantement en ingénieur aéronautique chez Safran.

Ce grand vide crée un décalage abyssal entre des indicateurs macroéconomiques qui paradent sur PowerPoint et le ressenti d’un citoyen qui contemple son pouvoir d’achat s’évaporer sur le trottoir.

​Faute d’absorption industrielle, l’exode rural vient gonfler la débrouille informelle urbaine (Marché Noire), précariser les petits services et surcharger des infrastructures municipales au bord de la crise de nerfs.

Le vrai risque pour le Royaume ne réside pas dans un chiffre de croissance à 3,5 % ou 4 % calibré pour les agences de notation. Il réside dans la décohésion du territoire.

L’économie réelle ne s’arrête pas au péage de Bouznika.

Le Théorème de Jouahri : Le Gardien du Temple et le Piège du « Social-Contreplaqué »

​Au milieu de ce paysage, M. Abdellatif Jouahri continue de forcer l’admiration dans son rôle de Grand gardien de la Souveraineté monétaire.

Cheveux blancs impeccablement coiffés, barbe et moustache toujours taillées au millimètre, costume tiré à quatre épingles et regard d’une acuité légendaire, le respectable Wali pilote la liquidité du Royaume avec la précision et la maestria d’un grand orfèvre. C’est avec cette franchise, cette hauteur de vue et la haute bienveillance qu’on lui connaît qu’il rappelle constamment à l’Exécutif (le Gouvernement) les lois fondamentales de la gravité financière :

  1. La protection sociale doit être un accélérateur d’autonomisation économique, un tremplin vers la productivité, et non un simple bandage budgétaire ni un palliatif permanent aux faiblesses du marché du travail.
  2. L’État social (AMO, chèques d’aide directe) et le marathon des méga-chantiers de 2030 sont de magnifiques impératifs politiques. Mais essayer de les financer par du fonctionnement à crédit ou des montages financiers « innovants » non pérennes, c’est comme payer son loyer en jouant son salaire à la roulette russe.

​Le message du régulateur est d’une clarté de cristal : sans un saut de productivité du secteur privé, l’État social finira par asphyxier le budget public.

La nouvelle Charte de l’Investissement ne doit plus être un catalogue de câlins fiscaux ou de subventions passives pour rentiers frileux ; elle doit devenir un instrument de coercition économique pour forcer le capital privé national à quitter le confort douillet de la pierre, du commerce d’importation et de la rente, pour aller prendre de vrais risques dans l’industrie transformatrice et l’exportation.

L’Eau et l’Énergie : Le Véritable Plafond de Verre de la Croissance

​C’est là que réside le véritable éléphant dans le couloir, celui que les économistes en chambre feignent de ne pas voir : l’eau n’est plus une contrainte écologique ou un sujet pour poètes, c’est le principal facteur de production de l’économie marocaine, au même titre que l’énergie.

  • Pas d’eau et pas d’énergie bon marché ? Pas d’hydrogène vert, et la transition industrielle repassera.
  • Pas d’eau ? Les prix des produits maraîchers s’envolent, l’inflation repart, et la souveraineté monétaire s’évapore avec la facture d’importation.
  • Pas d’eau ? Les bétonnières du BTP et les complexes touristiques s’arrêtent net.

​Le rapport de BAM le murmure à demi-mot : le grand arbitrage ne se fera pas entre le ministère de la Santé et celui de l’Éducation, mais entre le coût du m³ d’eau dessalée et le maintien de la paix sociale agricole.

​C’est ici que le piège se referme : le binôme Coût Énergétique / Coût de l’Eau est le véritable plafond de verre de la croissance marocaine.

Transformer l’Atlantique et la Méditerranée en eau douce exige une montagne de gigawatts. Si le kilowattheure reste lourd, l’eau dessalée devient un luxe de millionnaire, asséchant la compétitivité de nos usines.

L’urgence absolue est là : il faut exécuter la transition hydrique et énergétique de manière industrielle pour faire du m³ dessalé et du kilowatt un avantage compétitif redoutable, plutôt qu’une charge budgétaire étouffante.

Feuille de Route et Diagnostic Stratégique (2025-2030)

Le Bilan sans fard : Le Maroc a magnifiquement réussi son brevet de secourisme économique en devenant la vitrine industrielle et logistique préférée des IDE pour le continent.

​Mais aujourd’hui, le modèle frappe le mur du son :

On ne peut pas franchir le palier vers une économie émergente à haut revenu avec un régime de croissance scotché sous les 5 %, un chômage des jeunes à deux chiffres, un choc climatique permanent et un capital privé national qui hésite à investir dans son propre pays.

 

Les Trois Paliers de Vérité pour 2025-2026 :

  1. Irriguer le tissu productif réel : S’assurer que les baisses de taux de Bank Al-Maghrib traversent le blindage des banques pour irriguer concrètement les PME et TPE, le vrai poumon d’emploi du pays, au lieu de financer uniquement la trésorerie des grands comptes et des conglomérats.
  2. Transformer la contrainte hydro-énergétique en arme industrielle : Abaisser le coût de l’énergie propre pour rendre le m³ d’eau potable et industrielle ultra-compétitif à l’échelle régionale.
  3. Passer de l’incitation à la coercition économique : Balayer les lourdeurs bureaucratiques et les chasses gardées, tout en orientant fermement le capital privé national vers la création de valeur ajoutée, l’exportation et l’emploi productif hors de l’axe littoral traditionnel.

2025-2030 sera celle du couperet : soit le Royaume fait sauter ces verrous structurels pour basculer dans un nouveau régime de croissance inclusive, soit le coût des transferts sociaux et de la facture énergétique viendra dévorer les dernières marges de manœuvre stratégiques de l’État.

Oussama OUASSINI

L’homme qui murmure aux oreilles des Hommes d’État