Dans le cadre de la visite culturelle et patrimoniale organisée récemment par l’Observatoire pour la protection de l’environnement et des monuments historiques de Tanger, sous la conduite de M. Younes Cheikh Ali, les participants ont été particulièrement interpellés par une demeure située dans le quartier de Beni Ider, au cœur de la médina historique, datant du XIX° siècle.

Cette maison revêt une importance historique et littéraire exceptionnelle. C’est en effet dans cette demeure que séjourna Alexandre Dumas père lors de son passage à Tanger en 1846. Cette courte résidence inspira au célèbre écrivain un récit d’une centaine de pages consacré à la ville. Plus de cent soixante ans après sa première publication, cet ouvrage fut réédité par les éditions Afrique-Orient sous le titre Escale à Tanger – 1846. Dumas y exprime toute son admiration pour la ville du Détroit et ses habitants, offrant une fresque vivante, riche en détails et profondément imprégnée de l’esprit des lieux.

Le plus surprenant est que la grande majorité des Tangérois ignore encore aujourd’hui l’existence de cette maison. Pourtant, Alexandre Dumas compte parmi les écrivains les plus célèbres de la littérature française et universelle. Ses œuvres ont été traduites dans des dizaines de langues et adaptées au cinéma, à la télévision et au théâtre dans le monde entier.
Dans cette ville emblématique de l’ancien Empire chérifien, ville d’Hercule et d’Antée, de Catherine de Portugal et d’Ibn Battûta, Dumas, animé par une curiosité insatiable, a su dresser un portrait vivant et nuancé de la société marocaine sous le règne du sultan Abderrahmane Ben Hicham (1822-1859). Il décrit les habitants, leurs coutumes, leurs fêtes, leurs activités, les consuls étrangers, la chasse terrestre et maritime ainsi que les paysages du ciel et de la mer. Malgré certains préjugés caractéristiques de son époque, son regard demeure empreint d’une remarquable ouverture et d’un profond intérêt pour le Maroc. Rares sont les liens qui se sont tissés avec autant de rapidité et d’intensité entre un écrivain de cette renommée et une ville portuaire.
Les visiteurs ont cependant été profondément choqués par la manière dont cette demeure, autrefois menacée d’effondrement, est aujourd’hui restaurée. Il ne s’agit plus d’une restauration au sens patrimonial du terme, mais d’une intervention qui dénature l’identité architecturale de la médina et efface progressivement une mémoire historique et urbaine qui constitue pourtant une singularité à l’échelle nationale.


Les photographies prises pendant les travaux révèlent une méconnaissance manifeste de l’histoire de Tanger et des spécificités de son architecture traditionnelle. Une nouvelle porte a été réalisée avec un décor totalement étranger à l’arc en plein cintre d’origine qui la surmonte. De même, la fenêtre nouvellement installée est en totale rupture avec l’harmonie de la façade et avec le vocabulaire décoratif de cet ensemble architectural représentatif du XIXᵉ siècle.
Une question fondamentale se pose dès lors : cette intervention est-elle réalisée dans le cadre du programme officiel de restauration et de réhabilitation de la médina de Tanger, sous la supervision d’un architecte spécialisé dans la conservation du patrimoine ? Ou bien les travaux sont-ils confiés à une entreprise traditionnelle dépourvue des compétences requises en matière de restauration des monuments historiques ?
Cette interrogation est d’autant plus légitime que l’Observatoire pour la protection de l’environnement et des monuments historiques de Tanger poursuit un important travail de mobilisation, de sensibilisation et de plaidoyer auprès des institutions nationales et internationales, notamment auprès du Bureau régional de l’UNESCO, afin de soutenir l’inscription de Tanger sur la Liste du patrimoine mondial.
Dans de nombreuses villes européennes, les bâtiments ayant accueilli des écrivains, des artistes ou des penseurs sont signalés par des plaques commémoratives qui rappellent leur valeur historique et culturelle. Ce patrimoine contribue au rayonnement international de ces villes et à la transmission de leur mémoire collective. La maison où séjourna Alexandre Dumas mérite une reconnaissance et une mise en valeur comparables.
Nous lançons donc un appel solennel aux autorités compétentes, aux responsables du patrimoine et aux décideurs afin qu’ils interviennent sans délai pour sauver cette demeure emblématique et veiller à ce que sa restauration soit réalisée dans le respect de son état d’origine, de son authenticité architecturale et des principes internationaux de conservation du patrimoine. Sauvegarder cette maison, c’est préserver une partie essentielle de la mémoire de Tanger et renforcer la crédibilité de sa candidature au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Par Docteur Abdellatif BRINI

Urbaniste et spécialiste du patrimoine architectural