Un ex haut lieu international de la scène artistique, jadis entre 1950 et 1970, quand l’écrivain Paul Bowles et ses amis Tennessee Williams, Truman Capote, les Beatniks, Allan Ginsberg et William Burroughs se réunissaient dans ce Tanger mythique… qui à présent tente de retrouver un second souffle, pour vivre une certaine renaissance.

Le Tanger, «Dream City» comme aimait à le rappeler Bowles, on le retrouve en arpentant les ruelles de la médina et du petit socco ou, parfois paressent quelques auteurs Américains et Européens dans des cafés à la recherche d’inspiration au milieu des migrants subsahariens et des habitués du quartier.
Même le légendaire groupe des Rolling Stone n’a pas échappé au fantasme de la ville, allant jusqu’à enregistrer en 1971 le tube «continental drift» dans un vieux palace de la casbah avec les maîtres de Jajouka, village à 100 kilomètres de Tanger au pied des montagnes, que d’autres écrivains piliers de la Beat Generation tel Paul Bowles, et Gregory Corso empruntèrent la route menant au dit village. D’autres suivront, à commencer par Brian Jones et Ornette Coleman. Tous fascinés par ce que William S. Burroughs qualifia «groupe de rock vieux de 4000 ans» … Sans doute Burroughs exagéra-il quelque peu ; en fait, il s’agit d’une musique hypnotique, interprétée aux moyens de percussions, de flutes de bambou et ghaitas que les villageois perpétueront en exerçant les pouvoirs thérapeutiques légués par Sidi Ahmed Sheikh, arrivé de Perse pour propager l’Islam !

THEATRE ET MUSIQUE
Cette tradition millénaire aurait pu ne jamais quitter les montagnes du Rif si la Beat Generation, curieuse d’expériences psychédéliques, n’avait découvert son existence dans les vapeurs du Kif. En 1968, Brion Gysin, qui avait ouvert un restaurant à Tanger, «le mille et une nuit» ou les musiciens de Jajouka se produisaient tous les soirs, conduisit jusqu’au village, Brian Jones, encore guitariste de Rolling Stones qui enregistra son album posthume «pan pipes of Jajouka».
Seulement voilà, après cinquante ans, la population de Tanger a été multipliée par dix, sans la construction de nouveaux théâtres, hélas l’infrastructure culturelle n’a pas pris tout l’essor espéré.
La cinémathèque, place du grand socco, fait figure de résistance en proposant des films d’auteurs comme Traitors de Sean Gullette, ou une punkette s’improvise passeuse de stupéfiants. Dans la rue de la plage, pour l’instant un unique et seul Théâtre de l’association Darna, un refuge aux enfants des rues, des formations aux enfants en difficulté; toutefois depuis Février 2019, le Maroc a annoncé son intention de restaurer le théâtre Cervantes de Tanger, Madrid ayant décidé de lui céder la propriété de ce chef d’œuvre, construit à partir de 1911 par l’architecte Espagnole Diego Gimenez et inauguré en 1913 comme l’annonce la superbe céramique jaune et bleue qui orne son fronton.
Au temps de sa splendeur, il pouvait accueillir chaque soir 1400 spectateurs ou les plus grandes vedettes de la chanson espagnole de l’époque se sont produites, allant jusqu’à héberger également de nombreux meetings antifranquistes pendant la guerre d’Espagne et, durant la guerre d’Algérie, certaines recettes de représentation étaient directement versées au FLN…
Le temps faisant, l’intérêt pour le théâtre Cervantes s’est peu à peu effacé. Transformé en salle de catch puis de cinéma, il a été abandonné par l’état espagnol, qui en était devenu le nouveau gestionnaire. En 1928, ses richissimes propriétaires, Manuel Pena et son épouse Esperanza Orellana, l’avaient, en effet, cédé à l’Espagne pour qu’il continue à assurer la présence culturelle Ibérique à Tanger, que les imbroglios diplomatico-administratifs entre Madrid et Tanger n’ont pas manqué d’emporter.

Un autre volet culturel se profilant sur l’attractivité de Tanger est le Jazz. Alors, de quoi parle- t-on?
Tanger peut se prévaloir d’une solide réputation pour avoir séduit en 1920 les Jazzmen Américains en découvrant le cosmopolitisme et la liberté de la ville internationale, incarnant le label d’une véritable terre d’accueil et lieu de fusion. Des musiciens légendaires de la renommée de Randy Weston, initiateur des premières grandes rencontres entre le Jazz et la musique Gnaoua, du reste invité au festival de Tan jazz, jadis piloté par son créateur, Phillipe Lorin, ainsi que des artistes majeurs comme Max Roach, Dexter Gordon, Idrees Sulieman et Hubert Laws ont tous séjourné et s’y sont produits attirés par la spécificité et l’effervescence artistique de l’époque. De la sorte, Tanger fut consacrée capitale mondiale du Jazz par l’UNESCO, une décision au rayonnement international majeur qui a vu défiler des artistes de renom tel Herbie Hancock, Dee Dee Bridgewater, Marcus Miller et d’autres.
Pour continuer à vibrer au rythme de cette musique Afro-américaine qu’est le Jazz, le festival Tanjazz anime la ville chaque année avec une programmation internationale ainsi que l’institut Français accueillant épisodiquement des formations de Jazz.
Tanger, historiquement et successivement, phénicienne, romaine arabo-musulmane, portugaise, espagnole avant d’être placée sous statut international de 1923 à 1956, devenue citée cosmopolite, compte des mosquées, des églises et des synagogues mais aussi des sites archéologiques, parcs et réserves naturels.
Alors à la vue de son «pedigree», pourquoi ne pas envisager avec quelque chance d’inscrire Tanger au patrimoine mondial de l’Unesco?

Par Afif Khalladi
Docteur en économie et finances
Paris 1 Panthéon -Sorbonne