O n se rappelle tous du projet de requalification de Houmat Chouk (Quartier des Épines) à Tanger qui avait pour ambition de transformer ce quartier informel en Houmat El Wouroud (Quartier des Roses). Dirigé par l’architecte Hanae Bekkari, ce projet visait à améliorer l’accès aux infrastructures de base (eau, assainissement) tout en valorisant les façades. Cependant, malgré le besoin de le reproduire dans d’autres quartiers informels, il ne l’a jamais été. Les quartiers anarchiques se sont multipliés autour de toute la ville sans aucun plan pour les stopper.

Sur cette photo, on voit deux Tanger.
En haut, le bleu du ciel et les collines. En bas, un enchevêtrement de béton, de briques rouges, de toits inachevés. Serrés. Collés. Sans respiration.

C’est le Tanger que personne n’aime montrer. Celui des constructions illégales et informelles qui s’est étendu comme une gangrène au cœur même de la ville qui fut, il y a 100 ans, un carrefour international, élégant, cosmopolite.
Pendant près de trois décennies, on a fermé les yeux. Aujourd’hui, la facture arrive..
Comment en est-on arrivé là?
L’erreur de 30 ans

Entre les années 90 et 2015, Tanger a explosé. Usines, port, zones franches. Des milliers de familles sont arrivées pour travailler.
Et l’État, la commune, les promoteurs n’ont pas suivi. Durant ce temps, il n’y a eu aucune offre de logement social. Pas assez de logements abordables, pas assez vite. Et en parallèle, il y a eu un laxisme administratif. Des terrains agricoles vendus au noir, des lotissements sans permis, des maisons qui poussent la nuit et certainement la plus grosse péculation de tous les temps à cause de nombreux intermédiaires qui ont profité de la détresse pour vendre un rêve à des familles qui s’est vite transformé en cauchemar pour toute la ville. Mais puisque détruire coûte cher, régulariser semblait plus simple. Alors on a attendu.
Résultat: des quartiers entiers sans plan d’urbanisme, sans voirie correcte, sans égouts, sans espaces verts, sans écoles ni centres de santé. Une ville dans la ville.
Cette partie de Tanger n’est pas un « bidonville ». C’est pire: c’est du béton. Définitif. Et il est planté en plein centre, entre les quartiers historiques et les nouveaux projets.

Les conséquences aujourd’hui

Les conséquences sont graves. D’abord concernant l’esthétique et l’image de la ville, on ne peut pas vendre Tanger comme « capitale du détroit » avec cette cicatrice en plein milieu.
Ensuite concernant la sécurité et santé des populations, la densité est extrême, les ruelles sont trop étroites pour les pompiers et les ambulances, et les réseaux d’eau et d’électricité sont bricolés.
Reste aussi cette grave situation sociale causée par le manque d’équipements et l’enfermement qui provoque un lourd sentiment d’abandon.
Et puis, finalement, ce facteur environnemental très inquiétant avec du béton sur les collines, les glissements de terrain et les eaux usées mal gérées.
On a laissé faire. Et maintenant démolir est impossible. Régulariser tout est dangereux.

Un plan pour sauver cette partie de Tanger :
« Tanger Respire »

IL n’est pas trop tard. Mais il faut du courage politique et au moins une décennie de travail. Pas de démolition massive. De la chirurgie urbaine. Un projet qui peut se réaliser sur cinq piliers.

Pilier 1: Recenser et structurer
Faire un cadastre social et urbain quartier par quartier. Qui habite où? Qui est propriétaire? Quels sont les risques? Stopper net toute nouvelle construction illégale avec tolérance zéro.

Pilier 2: Désenclaver et équiper
Percer 3 à 4 axes structurants pour désengorger. Créer des poumons: un square tous les 500m, une école, un centre de santé, un terrain de sport. On ne rase pas, on greffe la ville.

Pilier 3: Réhabiliter l’habitat
Programme « Façades et Toits ». Aide de l’État et de la commune pour uniformiser les façades, sécuriser les bâtiments, créer des parkings en silo en lisière. Planter des arbres.

Pilier 4: Reloger intelligemment
Pour les zones à très haut risque: glissement, lit d’oued. Relogement dans des projets de logements sociaux dignes à Gzenaya, Ain Dalia, avec transport. Et surtout, avec titre de propriété.

Pilier 5: Impliquer les habitants
Créer des « conseils de quartier » avec les associations. Ce sont eux qui vivent là. Ils doivent être acteurs de la réhabilitation, pas des victimes.
Tanger mérite mieux que cette gangrène. Et les habitants de ces quartiers méritent mieux que l’oubli.
On a perdu 30 ans à ne rien faire. On n’a plus le droit d’en perdre 10 de plus à faire semblant.
Sauver cette partie de la ville, c’est sauver l’âme de Tanger toute entière. C’est prouver qu’une ville peut grandir sans renier ceux qui l’ont construite.
La Médina, le boulevard, la corniche c’est le visage. Ces quartiers réhabilités, ce sera le cœur.

 

Sur cette photo, on voit deux Tanger. En haut, le bleu du ciel et les collines. En bas, un enchevêtrement de béton,
de briques rouges, de toits inachevés. Serrés. Collés. Sans respiration.