À Tanger, la toxicomanie n’est plus une histoire de quartiers cachés ou de port la nuit. Elle est partout. Devant les lycées, sur la corniche, dans les cafés et les petites ruelles. Et elle tue à petit feu.
Le Nord a toujours été une zone de transit. Mais aujourd’hui, Tanger est devenue une ville de consommation massive. Du kif bon marché au haschich frelaté, de la cocaïne qui circule désormais partout, aux pilules d’ecstasy et au Rivotril détourné, vendu 5 à 10 dirhams le comprimé dans la rue. Et surtout, la montée fulgurante de la « boufa » – la cocaïne basée, celle qui rend dépendant dès la première prise.
Les conséquences sont sous nos yeux et on fait comme si on ne les voyait pas.
Ces conséquences sont d’abord sanitaires. Les services de psychiatrie sont débordés. Des jeunes de 16 à 25 ans qui arrivent en psychose aiguë, en dépression sévère, en crise de manque. Le lien entre drogue et troubles mentaux est direct: la consommation déclenche et aggrave anxiété, schizophrénie, idées suicidaires. Sans parler des overdoses, des hépatites, des accidents de la route sous emprise.
Elle est ensuite sociale. La drogue, c’est la première cause de décrochage scolaire à Tanger. Un élève sur trois qui quitte le lycée à 17 ans a basculé dans une consommation régulière. C’est la porte ouverte à la petite délinquance, au vol à l’arraché pour payer sa dose, à la prostitution des mineures, à la violence intrafamiliale. Des familles entières brisées parce qu’un fils est devenu ingérable et qu’il n’y a nulle part où l’emmener se soigner.
Enfin les conséquences sont économiques. Une addiction, c’est 100 à 300 dirhams par jour à trouver. Pour des familles qui vivent avec 3000 dirhams par mois, c’est la ruine. Les parents paient, empruntent, vendent des bijoux. Et quand l’argent manque, c’est le deal de proximité qui prend le relais: le consommateur devient vendeur pour financer sa propre consommation. Le cercle vicieux parfait.
Et que propose-t-on? Presque rien. Un seul centre d’addictologie public pour plus d’un million d’habitants, des listes d’attente de plusieurs mois, des associations qui font ce qu’elles peuvent avec trois fois rien, et une politique qui continue de ne voir que le répressif : on arrête le jeune avec deux joints, on le relâche sans suivi, et il replonge plus bas.
Tanger s’est dotée d’une LGV, de zones industrielles… Mais elle n’a toujours pas de véritable plan de prévention dans les collèges, pas de centres d’accueil de jour, pas de politique de réduction des risques, pas de prise en charge gratuite et anonyme pour les filles.
On ne peut plus dire que c’est la faute des jeunes qui « veulent essayer ». Quand la drogue devient moins chère que le paquet de cigarettes et plus facile à trouver qu’un psychologue, c’est toute la ville qui a échoué.
























