“La question de l’efficience des systèmes de santé doit être à l’ordre du jour des politiques de développement”1.

Des consultations médicales aux prix des médicaments, en passant par les faibles remboursements des organismes de prévoyance, le coût des soins pèse de plus en plus lourdement sur les ménages. Entre un secteur public fragilisé et un secteur privé dont les tarifs échappent trop souvent à la capacité financière des citoyens, le droit à la santé est confronté à une question essentielle: qui peut encore se permettre de tomber malade au Maroc?.

Au Maroc, tomber malade devient parfois le début d’une véritable épreuve financière. Consulter un médecin généraliste ou un spécialiste, effectuer des analyses médicales, passer une radiographie ou acheter des médicaments représente, pour de nombreuses familles, une dépense difficile à supporter. Pour les catégories pauvres, mais également pour une grande partie de la classe moyenne, se soigner peut désormais signifier sacrifier une part importante du budget familial – s’il en possède !
Les honoraires de certaines consultations médicales atteignent des niveaux particulièrement élevés, sans que les mécanismes de régulation et de contrôle des tarifs semblent apporter aux citoyens les garanties attendues. Le secteur privé bénéficie d’une place de plus en plus importante dans l’offre de soins, mais cette évolution soulève une interrogation majeure: jusqu’où peut-on laisser le privé se substituer au public et les tarifs médicaux s’éloigner des capacités financières de la population?
À cette situation s’ajoute le prix parfois prohibitif des médicaments. Des patients renoncent à certains traitements, réduisent leurs prescriptions ou reportent leurs consultations faute de moyens suffisants. Or, une maladie non traitée à temps peut entraîner des complications médicales et des dépenses encore plus importantes.

Des remboursements qui ne suivent pas
le coût réel des soins

Le problème est aggravé par les insuffisances des remboursements des organismes de couverture médicale, notamment la CNSS et la CNOPS. Les montants effectivement remboursés sont parfois très éloignés des sommes réellement déboursées par les assurés. Et parler de couverture sanitaire ou sociale!
Il en résulte un paradoxe difficilement acceptable : des citoyens cotisent pour bénéficier d’une couverture médicale, mais doivent néanmoins supporter une part considérable des dépenses lorsqu’ils ont besoin de soins.
À quoi sert une couverture médicale si elle ne protège pas suffisamment les assurés contre les dépenses de santé? Peut-on parler de protection sociale effective lorsque le patient doit puiser dans ses économies, s’endetter ou solliciter l’aide de sa famille (ou des bienfaiteurs!) pour accéder à des soins ordinaires?

Un secteur public fragilisé face à un secteur privé de plus en plus incontournable

La crise du système de santé public constitue un autre aspect de cette équation. Le manque de moyens (humains et matériel), les difficultés d’accès aux structures hospitalières, les délais d’attente et les inégalités territoriales poussent de nombreux citoyens vers les établissements et les cabinets privés, des fois contraints à se déplacer d’une région à une autre, souvent aux CHU de Rabat ou de Casablanca.
Mais que devient le citoyen qui n’a pas les moyens de payer les tarifs du privé et qui ne trouve pas, dans le public, une réponse suffisamment rapide et adaptée à ses besoins? Dans de telles situations, le citoyen n’a pas de choix que de se confier à des charlatans, marabouts ou des recettes médicinales populaire!
C’est là que se manifeste une profonde inégalité sociale : la qualité et la rapidité de l’accès aux soins risquent de dépendre davantage du niveau de revenu que du besoin médical.
Certes, ce qui semble dorénavant sûr, si la crise du secteur sanitaire public persiste, c’est que les pauvres devraient creuser leurs tombes (à l’avance et tant qu’ils sont bien portant) à arroser de leurs pleurs et souffrances et à orner de leurs cartes de «Sans» travail en attendant le Jour !
Néanmoins, le développement du secteur privé n’est pas en soi une menace. Il peut contribuer à renforcer l’offre de soins et à améliorer les capacités du système sanitaire. Mais il ne saurait se substituer à la responsabilité fondamentale de l’État : garantir un accès équitable aux soins, protéger les patients et veiller à ce que les intérêts économiques ne prennent pas le pas sur le droit à la santé.

Quelle politique de santé pour le Maroc de demain ?

La question dépasse largement celle des tarifs médicaux. Elle concerne le modèle de société que nous souhaitons construire. Car la question «quelle médecine pour quelle société»2 a des liens profonds entre le système de soin et le modèle politique, économique et culturel dans lequel il s’inscrit.
Par conséquent, il nous paraît indispensable de renforcer la régulation des honoraires médicaux, d’assurer davantage de transparence sur les tarifs pratiqués, de revoir les mécanismes de remboursement de la CNSS et de la CNOPS, et de garantir un accès réel aux médicaments essentiels à des prix supportables. D’où la nécessité (urgente) de réviser la tarification nationale de référence (TNR).
Il faut également investir dans l’hôpital public, améliorer ses équipements, renforcer ses ressources humaines et rétablir la confiance des citoyens dans le service public de santé.
La réforme de la protection sociale ne peut se limiter à l’élargissement du nombre des bénéficiaires. Elle doit aussi garantir une couverture financière réellement efficace, capable de protéger les ménages contre les dépenses médicales excessives.
Aussi les pouvoirs publics doivent-ils répondre à une question essentielle : comment contrôler les dérives tarifaires, protéger les patients et assurer un équilibre entre la liberté d’exercice des professionnels de santé et l’intérêt général?

Une société
ne peut prétendre
au développement
si elle abandonne une partie de ses citoyens face à la maladie.

On ne construit ni une économie performante, ni une société équilibrée, ni une citoyenneté digne lorsque l’accès aux soins dépend essentiellement du pouvoir d’achat.
La santé n’est pas une marchandise ordinaire et elle ne devrait pas l’être. Elle constitue un droit fondamental, une responsabilité publique et un pilier de la dignité humaine.
Le véritable indicateur du progrès d’un pays ne réside pas uniquement dans ses taux de croissance, ses investissements ou ses grands projets. Il se mesure aussi à sa capacité de protéger le citoyen le plus modeste lorsqu’il tombe malade ou se trouve sans ressources.
Au fond, une question mérite d’être posée aux responsables publics : quelle santé envisage-t-on pour les Marocains de demain? Une santé à deux vitesses, réservée à ceux qui peuvent payer, ou un véritable service de santé accessible à tous, sans distinction de fortune ?
Enfin, Le nouveau ministre de la Santé saura-t-il réconcilier la médecine privée avec l’intérêt général et rendre à l’hôpital public sa mission sociale ?

1-Muriel Sajoux et Abdelmounaim Aboussad, Santé et vulnérabilité au Maroc, Démographie, vulnérabilité socio-économique, IHSN, 2011.
2-Jean-Claude Guyot (1982) Quelle médecine pour quelle société, Éditeur(s) : Privat SAS.

Par Dr. Ali GHOUDANE – Docteur chercheur en Sociologie
Cf. mon blogspot : kroniquesociale.blogspot.com/