Si vous demandez à un Tangérois où bat le cœur espagnol de Tanger, il vous répondra sans hésiter Iberia, que l’on appelle aussi San Francisco. Ce n’est pas seulement un quartier de villas cossues et d’allées bordées de ficus, qui n’existent malheureusement plus. C’est la mémoire construite de cent quarante ans de présence franciscaine, espagnole et internationale dans la ville du détroit. Et c’est ici qu’Antoni Gaudí a failli laisser l’une de ses œuvres les plus audacieuses.

Le nom ne vient ni d’un saint américain, ni d’une compagnie aérienne. Il vient des franciscains. En 1882 débarque à Tanger le père José María Lerchundi, basque, franciscain, arabisant célèbre et auteur de la première grammaire d’arabe dialectal marocain. Il acquiert de vastes terrains agricoles au sud de la médina, au-delà du Grand Socco, alors inhabités. Pour faire face à l’explosion de la population espagnole pauvre qui s’entasse dans des baraques insalubres, il lance en 1887 la Barriada de San Francisco, un quartier entier de maisons ouvrières doté d’une école, d’un dispensaire et d’un hôpital. Gabriel Maura Gamazo écrira alors: «Un hermoso barrio de la ciudad se llama San Francisco, y contiene el magnífico hospital que pregona nuestra ya antigua acción civilizadora». Plus tard, le quartier prendra le surnom d’Iberia à cause d’un immense panneau publicitaire de la compagnie aérienne accroché sur une façade de la place de Koweït, que tout le monde continue d’appeler place Iberia. Ce n’était à l’origine qu’un ancien terrain de chasse.
C’est là que se joue l’histoire la plus fascinante du quartier, celle du projet mondial de Gaudí qui n’a jamais vu le jour. Entre 1892 et 1893, l’architecte catalan reçoit une commande exceptionnelle: un ensemble complet pour les Missions catholiques franciscaines de Tanger, comprenant une église, un couvent, un hôpital et une école. La commande émane du père Lerchundi, financée par les puissants marquis de Comillas, Claudio López Bru et María Luisa Fernández-Gayón, armateurs de la Compañía Transatlántica qui assure les liaisons avec Tanger. L’idéologue en est le poète catalan Mosén Jacint Verdaguer, qui rêve d’évangéliser le Maroc.
Gaudí aurait voyagé en 1891-1892 à Tanger, avec un détour par l’Andalousie pour étudier l’architecture islamique. Son inspiration est surprenante: non pas l’art hispano-mauresque, mais les mosquées en terre crue d’Afrique centrale, avec leur structure renforcée horizontalement par des poutres en bois que l’on remplace lorsqu’elles pourrissent. Que prévoyait-il? Une église monumentale en forme de croix potencée, avec dix-sept tours-colombiers en forme de paraboloïdes de révolution, une grande tour centrale dédiée au Saint-Esprit, quatre tours secondaires pour les Évangélistes et douze pour les Apôtres, chacune surmontée d’une croix et de colombes, des façades ponctuées de fenêtres paraboliques et hyperboloïdes, et un mur d’enceinte qui enfermait tout le complexe comme une petite ville.
Ces tours sont l’essai général, le prélude direct aux célèbres tours de la Sagrada Familia à Barcelone, qu’elles précèdent de plus de dix ans. Gaudí lui-même conservera les plans accrochés dans son atelier de la basilique jusqu’à leur destruction dans l’incendie de juillet 1936. Nous ne les connaissons aujourd’hui que grâce aux photographies de l’exposition de la Sala Parés en 1927. Pourquoi le projet a-t-il échoué? Trois raisons cumulées, que la revue Goya a documentées en 2024: son coût pharaonique, incompatible avec l’idéal de pauvreté franciscain, la quasi-ruine financière des marquis de Comillas à cette époque, et le départ de Verdaguer en 1893 qui abandonne les marquis. Lerchundi, déçu, achète en 1895 un autre terrain et confie le projet à Antonio Alcayne, considéré comme l’alter ego de Gaudí à Tanger. L’emplacement prévu pour le maître catalan correspond avec une grande certitude à celui où se dressent aujourd’hui le Palais épiscopal, ancien couvent des Missions de 1902-1904, et la cathédrale espagnole de 1953-1961, tous deux dédiés au Saint-Esprit.
De cette histoire, il reste des monuments qui ont résisté au temps. Le plus ancien est l’église de la Purísima Concepción, de 1880-1881, rue Es-Siaghine, dans la médina. Elle est l’œuvre de l’architecte Manuel Aníbal Álvarez Amoroso, mandaté par Lerchundi, dans un style arabo-mudéjar à l’arc brisé à alfiz de sebka et aux fenêtres géminées à arc outrepassé. Une tour-horloge y est ajoutée en 1892-1893, qui devient un repère visuel de la vieille ville.
La pièce maîtresse de la barriada demeure le couvent du Saint-Esprit, édifié entre 1902 et 1904 à l’emplacement même prévu pour Gaudí. Sobre, d’un néogothique épuré, il abrite aujourd’hui le Palais épiscopal et porte la marque des architectes de la mission, dans la lignée d’Antonio Alcayne qui adapte le rêve gaudien à des moyens plus modestes.
L’icône du quartier Iberia reste cependant la cathédrale espagnole, Notre-Dame de l’Assomption, construite de 1953 à 1961. C’est le chef-d’œuvre de Luis Martínez-Feduchi, l’un des grands noms du modernisme espagnol d’après-guerre, et le seul exemple d’architecture moderniste espagnole de la seconde moitié du XXe siècle au Maroc. Structure révolutionnaire en béton armé, lignes géométriques épurées, immenses surfaces vitrées, tour unique de quarante-cinq mètres qui domine tout Tanger. À l’intérieur, les vitraux exceptionnels de l’artiste d’Alicante Arcadio Blasco inondent la nef d’une lumière bleue, jaune et rouge. Dans la crypte repose le corps du père Lerchundi, après trente ans de mission.
À ces édifices s’ajoute le complexe éducatif espagnol, le Colegio Ramón y Cajal et l’Instituto Severo Ochoa, construits dans les années 1920-1940 pour une colonie espagnole alors majoritaire à Tanger. Ce sont deux des plus anciennes écoles espagnoles à l’étranger, par lesquelles sont passés plus de dix mille élèves. Leur architecture sobre et fonctionnelle s’intègre aux villas-jardins et elles fonctionnent toujours aujourd’hui selon le programme espagnol et le baccalauréat espagnol.
Enfin, l’ancien Hôpital espagnol, qui fut le fleuron de l’action sanitaire franciscaine, a été reconverti avec intelligence: une partie en résidence pour personnes âgées, le Centre culturel Père Lerchundi et l’Instituto Cervantes de Tanger avec sa magnifique bibliothèque «Juan Goytisolo», du nom de l’écrivain qui a tant aimé Tanger. Autour de la place Iberia, on trouve aussi la Casa Toledana, sur le boulevard Pasteur, œuvre de Diego Jiménez Armstrong, l’architecte espagnol le plus prolifique du Tanger international, préféré de la bourgeoisie juive tangéroise, dans un style classique français très élégant.
Iberia n’est donc pas un quartier résidentiel comme les autres. C’est un condensé d’histoire franciscaine, espagnole, moderniste et même gaudienne. Un musée à ciel ouvert où chaque pierre raconte comment Tanger est devenue, pendant un siècle, la capitale la plus cosmopolite de la Méditerranée.