Depuis les années 1990, on tire la sonnette d’alarme. Depuis les années 1990, Tanger n’écoute qu’à moitié.
La ville court, trop vite, et dans deux directions opposées.

Dans les années 1980, Tanger est encore une ville mythique, endormie, un peu décadente. Deuxième ville industrielle du pays après Casablanca, certes, mais d’une industrie artisanale, textile, alignée le long de la route de Tétouan. Le basculement s’opère en 1999. La création de la Tanger Free Zone, 345 hectares à douze kilomètres du centre, puis celle d’autres zones plus modernes que l’historique Mghogha, fait changer d’échelle: les entreprises se comptent désormais par centaines, les emplois directs par dizaines de milliers. La ville touristique du détroit devient capitale logistique et automobile, cœur de la troisième région la plus contributrice au produit intérieur brut national. Une réussite extraordinaire, sur le papier.

Mais Tanger n’a pas absorbé ce choc. Elle l’a subi. Entre 2006 et 2012, sa population bondit de 20% en six ans, de 795.000 à un million d’habitants, pour atteindre près de 1,4 million aujourd’hui. D’où viennent-ils? Du Rif, du Loukkos, de l’Oriental, de toutes les régions du Royaume, charriés par un exode rural massif, attirés par l’emploi formel et informel du textile, de la sous-traitance, des zones franches. Tanger a grandi plus vite que son ombre.
C’est là que naît la ville à deux vitesses, deux villes qui ne se parlent plus. D’un côté, Tanger vitrine, Tanger métropole avec sa corniche réhabilitée, la marina, la ligne à grande vitesse, les tunnels, la rocade, des hectares d’espaces verts gagnés sur les anciens cimetières. Plus d’un milliard d’euros d’investissements publics depuis 2013 pour rivaliser avec Malaga et Marbella.
De l’autre côté, le Tanger réel. Celui où vivent 60% des habitants dans des zones sous-équipées, comme le rappelle souvent les rapports analysant l’état de l’urbanisme.
Beni Makada, le plus grand arrondissement au Maroc, est l’emblème de cette fracture. Né quartier non réglementaire, il est devenu une ville dans la ville, sans plan, sans équipements, sans accessibilité. Le même processus se répète à l’entrée sud, sur la route de Rabat, face à la vitrine high-tech de la Cité Mohammed VI Tanger Tech: des constructions anarchiques poussent comme des champignons. En août dernier, le quotidien Al Akhbar révélait encore que cette zone n’est couverte par aucun document d’urbanisme, ni plan d’aménagement, ni schéma directeur. Les lobbies immobiliers morcellent clandestinement et vendent. Sur la route de Tétouan comme sur la route de Rabat, chaque nouvelle zone industrielle s’accompagne de son lotissement clandestin.
«Durant les trente dernières années, Tanger a perdu sa silhouette urbaine, cédant le pas à l’anarchie et au sauve-qui-peut. L’urbanisme clandestin a modifié la situation sociologique et économique. Les références tangéroises ont disparu», résume un chercheur de l’IEMed. Les conséquences sont visibles dans chaque rue: écoles saturées, centres de santé inexistants, transports publics insuffisants, égouts débordés l’hiver, pas un terrain de sport.
Paradoxe cruel, cette ville-usine qui attire tant finit par faire fuir ses propres enfants. Les jeunes Tangérois diplômés, formés à l’ENSA ou à l’ENCG, partent vers Casablanca, Rabat ou l’Espagne. Parce qu’il n’y a pas d’emplois qualifiés à la mesure de leur formation, parce que le logement est devenu hors de prix sous l’effet de la spéculation, et parce que la qualité de vie s’est dégradée. Dans le même temps, la spéculation foncière achève la ville touristique. Les villas de Boubana et de la Vieille Montagne, le patrimoine colonial du boulevard Pasteur, sont grignotés par des immeubles de huit étages bâtis sans respect des hauteurs ni de l’âme des lieux.
Tanger n’est pas perdue pour autant. Elle conserve des atouts que peu de métropoles méditerranéennes possèdent. Mais il lui faut changer de logiciel.
Le premier chantier est celui de l’âme. Le patrimoine doit devenir la règle, et non l’exception. Une circulaire interdit déjà de détruire un bâtiment historique au profit de la promotion immobilière. Il faut l’appliquer sans dérogation au boulevard Pasteur, à la Kasbah, au Marshan, dans le quartier San Francisco-Iberia, au Grand Socco. Ce n’est pas de la nostalgie, c’est l’économie touristique de demain. Personne ne traverse le détroit pour contempler des façades aveugles des immeubles « modernes »…
Le second est d’imposer l’urbanisme aux promoteurs, et non l’inverse. Il faut stopper immédiatement tout lotissement dans les communes dépourvues de plan d’aménagement, partout!
Le Maroc sait planifier à l’hectare près, Tanger-Med en est la preuve. Il doit faire de même pour la ville habitée, avec un schéma directeur d’aménagement urbain opposable et des sanctions pénales.
Le troisième est de reconnecter les deux Tanger. Le plus urgent n’est pas un nouveau tunnel au centre-ville, mais de désenclaver Beni Makada, Aouama et les périphéries, par des bus en site propre, l’assainissement, des écoles et des parcs. Le terrain de l’ancien Conservatoire, sauvé par la société civile et transformé en espace vert, devrait devenir la norme: un grand parc pour dix mille habitants.
Le dernier est de transformer l’industrie en opportunité urbaine. Plutôt que d’importer une main-d’œuvre précaire pour les zones franches, former les jeunes Tangérois aux métiers de l’automobile, de la logistique et de la maintenance aéronautique. Créer enfin cette université technique adossée aux usines qui manque tant, pour que l’exode des jeunes devienne ancrage.
Tanger est à la croisée des chemins. Elle peut encore devenir ce qu’elle a toujours rêvé d’être, une métropole méditerranéenne à la fois industrielle et désirable, ou continuer à avancer à deux vitesses, jusqu’à ce que la belle ville mythique ne soit plus qu’un souvenir de cartes postales, cernée par une immense banlieue anonyme. L’alerte a été lancée dans les années 1990. En 2026, il n’est plus temps de tirer la sonnette. Il est temps de freiner.