Il est un chantier que le nouveau gouvernement ne peut plus repousser: celui des médias audiovisuels.

La crise avec l’Espagne a agi comme un révélateur brutal. Elle a mis au clair, aux yeux de tous, l’énorme faiblesse des médias marocains face aux médias espagnols. Un écart abyssal, à tous les niveaux: qualité de l’analyse, réactivité, maîtrise des codes, capacité à décrypter la géopolitique et à répondre aux attaques.

Face aux plateaux espagnols, où défilent des experts en histoire, en droit international, en stratégie, les journalistes marocains ont souvent paru désarmés. Non par manque de patriotisme, mais par manque de formation, de spécialisation, de culture géopolitique et de maîtrise des outils du débat moderne.
Le Maroc ne peut plus se contenter de communiqués et de réactions à chaud.

Un vivier existe, en Espagne même

La solution existe pourtant, et elle est à portée de main. Elle s’appelle la diaspora.
Par centaines, des Marocains installés en Espagne ont réussi leurs études universitaires dans les domaines du journalisme, de l’histoire et de la géographie, des sciences politiques, de la communication et du droit. Ils ont fait l’école espagnole depuis l’enfance. Ils dominent parfaitement la langue, connaissent la culture, les traditions, la manière de penser, de débattre et d’argumenter des Espagnols.
Ils vivent à Madrid, Barcelone, Valence, Séville, Bilbao, Almería. Ils sont journalistes, avocats, traducteurs, experts en économie, analystes politiques. Ils sont formés aux codes espagnols et, en même temps, profondément attachés au Maroc.
Pourquoi le Maroc ne va-t-il pas les chercher? Pourquoi ne pas investir dans ce capital humain unique, capable de parler à l’Espagne dans sa propre langue, avec ses propres références, sans traducteur, sans décalage culturel?
C’est cette génération de double culture qui peut défendre l’image du Maroc en Espagne, démonter les préjugés, et porter la voix du Royaume dans le débat public espagnol.

Une chaîne entièrement dédiée à l’Espagne

Le Maroc doit franchir un pas décisif en créant une nouvelle chaîne de télévision entièrement consacrée à l’Espagne et au monde hispanique.
Une chaîne en espagnol, faite par des Marocains d’Espagne, pour les Espagnols et les hispanophones. Une chaîne qui parle de politique, d’économie, de culture, de sport, d’histoire commune, du Sahara, de la migration, de la coopération, mais avec le professionnalisme et les standards des grandes chaînes espagnoles.
Pas une chaîne de propagande, mais une chaîne d’influence, crédible, moderne, capable d’imposer son agenda, de faire venir des intellectuels espagnols, de provoquer le débat, d’exister dans le paysage audiovisuel ibérique.
Il faut faire pareil en anglais. Le Maroc a besoin d’une chaîne en anglais pour vendre son image à l’international et bien la défendre, en Afrique, en Europe, aux États-Unis et dans le monde anglo-saxon. Aujourd’hui, qui parle du Maroc en anglais, avec un niveau international, 24h/24 ?

Trois chaînes que personne ne regarde

Et il faut enfin tout revoir concernant les trois chaînes nationales, 2M, Al Aoula et Arryadia, que presque personne ne regarde, sauf quand c’est l’équipe nationale qui joue.
C’est un aveu d’échec. Comment un pays de 37 millions d’habitants, avec une diaspora de 5 millions de personnes, peut-il avoir des télévisions nationales aussi déconnectées de son public?
Même sur le football, domaine populaire par excellence, les télévisions marocaines ne possèdent pas un commentateur de bon niveau. Les Marocains préfèrent beIN Sports, les chaînes espagnoles ou françaises pour regarder leurs propres matchs. C’est révélateur d’un malaise profond: manque d’investissement dans les talents, manque de formation, manque d’ambition, recrutement par copinage plutôt que par compétence.

Le choix: investir ou subir

Le développement des médias n’est pas un luxe culturel. C’est un enjeu de souveraineté nationale.
A l’heure où les guerres se gagnent aussi sur les écrans, où l’image d’un pays se construit sur YouTube, TikTok, les chaînes d’info en continu, le Maroc ne peut pas laisser son récit national être raconté par les autres.
Il doit investir dans des journalistes de haut niveau, former une nouvelle génération, faire revenir ses talents de l’étranger, ouvrir des chaînes en espagnol et en anglais, et réformer en profondeur ses médias publics.
La crise avec l’Espagne a montré la faiblesse. A nous d’en faire une leçon et un point de départ.