“Un bon gouvernement doit laisser au peuple assez de richesses pour qu’il puisse supporter sa misère. Et tout ira pour le mieux.” – Coluche[1]
Nécessité urgente de réformer les pensions exorbitantes à vie des ministres et hauts fonctionnaires de l’État dans un pays où des millions de citoyens vivent la précarité, la misère, le chômage et les difficultés d’accès aux soins et à une éducation publique de qualité. Le maintien de tels dispositifs, lorsqu’ils sont financés par les deniers publics, soulève une question fondamentale de justice sociale : peut-on justifier des avantages durables au nom de quelques années (ou de quelques heures ! ) passées au pouvoir, quand une grande partie de la population peine à vivre dignement.
Le pouvoir s’en va, les avantages restent
Au Maroc, la question des pensions attribuées aux anciens responsables politiques mérite un examen et un débat publics approfondis. Des montants exorbitants de 39 000 dirhams par mois, soit 468 000 dirhams par an (voire plus). Ces chiffres doivent être vérifiés à partir de sources officielles et du régime juridique effectivement applicable, mais ils suffisent à remettre sur la table une interrogation essentielle : quelle place accorder aux avantages des anciens dirigeants dans un pays confronté à de fortes inégalités sociales ?
Pour des retraités qui ont travaillé toute leur vie avec des revenus modestes, pour des jeunes diplômés sans emploi, pour des familles qui doivent arbitrer entre les dépenses alimentaires, les soins et la scolarité de leurs enfants, de tels montants apparaissent difficilement compréhensibles.
Le problème ne consiste pas à opposer systématiquement les responsables publics aux citoyens ordinaires. Il consiste à rappeler qu’une fonction politique est une mission au service de la collectivité, et non un titre ouvrant automatiquement droit à des privilèges sans limite raisonnable.
La question devient encore plus sensible lorsque certains avantages survivent à la fonction qui les justifiait, tandis que les citoyens ordinaires restent soumis aux contraintes des régimes de retraite, aux conditions de cotisation et à la faiblesse de leurs pensions.
Ailleurs, des réformes ont été engagées
Notre pays n’est pas condamné à maintenir indéfiniment des dispositifs spécifiques sans en réexaminer la pertinence. Plusieurs pays européens ont entrepris des réformes visant à réduire certaines pensions, à modifier leur mode de calcul ou à rapprocher les régimes particuliers du droit commun.
En Italie, une réforme de 2018 a étendu aux droits à pension des anciens parlementaires acquis avant 2012 une méthode de calcul fondée sur les cotisations, applicable à partir du 1er janvier 2019. En France, l’Assemblée nationale a engagé, dès 2010, une réforme du régime de retraite de ses anciens députés, prévoyant notamment une baisse de certaines pensions et un rapprochement des règles de cotisation et de durée d’assurance avec celles du régime général. Ces exemples sont documentés dans une note de recherche de la Cour de justice de l’Union européenne et dans les publications officielles de l’Assemblée nationale[2].
Il faut néanmoins être précis : ces réformes ne signifient pas que tous ces pays ont supprimé les retraites de leurs anciens ministres ou élus. Elles montrent plutôt que des régimes particuliers peuvent être révisés, y compris pour certaines pensions déjà versées, dans le respect des garanties juridiques applicables.
Dès lors, pourquoi le Maroc ne pourrait-il pas ouvrir un débat transparent sur la suppression des avantages spécifiques non contributifs, la réduction des montants excessifs ou l’alignement des régimes concernés sur des principes plus équitables ?
Réformer, sans méconnaître les droits acquis
Une réforme crédible devrait commencer par un état des lieux précis : combien de bénéficiaires, quels montants, quel coût annuel pour le budget public, quelles cotisations effectivement versées et quelles dispositions légales encadrent ces versements?
Sur cette base, plusieurs pistes pourraient être examinées : supprimer les allocations spécifiques qui ne reposent pas sur un droit contributif suffisamment justifié, plafonner les avantages les plus élevés, limiter le cumul de certaines prestations publiques et revoir les conditions d’attribution pour l’avenir.
Une telle démarche devrait distinguer les droits à pension légalement acquis des avantages particuliers accordés en raison d’une ancienne fonction. Elle devrait aussi respecter la sécurité juridique et les décisions de justice applicables.
L’objectif n’est pas de fragiliser la protection sociale, mais de garantir que les règles soient cohérentes, transparentes et compatibles avec l’exigence de solidarité nationale.
La justice sociale commence aussi au sommet de l’État
Dans un pays où les besoins en matière de santé et d’éducation publics, de logement et de protection sociale demeurent considérables, chaque dépense publique doit pouvoir être justifiée par l’intérêt général.
L’exemplarité ne saurait être une simple formule prononcée lors des cérémonies officielles, lors des campagnes électorales ou inscrite dans les programmes politiques. Elle suppose que ceux qui exercent le pouvoir acceptent eux aussi l’examen de leurs avantages, de leurs rémunérations et des conditions dans lesquelles ils continuent à bénéficier de ressources publiques après leur départ.
La formation d’un nouveau gouvernement offre ainsi l’occasion de poser clairement la question : faut-il continuer à financer des avantages spécifiques aux anciens responsables politiques sans réexaminer leur nécessité, leur coût et leur équité ?
Deux autres questions méritent d’être posées en parallèle à ce sujet : celle de la loi sur l’enrichissement illicite[3], retirée, et celle de la reddition des comptes[4], qui semble rester lettre morte !
En conclusion, le pouvoir est temporaire, la responsabilité envers le peuple ne l’est pas. Dans un pays où tant de citoyens comptent chaque dirham pour se nourrir, se soigner ou éduquer leurs enfants, les privilèges publics ne peuvent être considérés comme intouchables. La dignité ne doit pas être un privilège réservé à ceux qui gouvernent ou qui ont gouverné : elle doit être un droit accessible à ceux au nom desquels on gouverne.
Dr Ali GHOUDANE
Cf. Mon blog :kroniquesociale.blogpost.ma
[1] Coluche Colucci fit Coluche (1944-1986) est humoriste, comédien et philanthrope français.
[2]https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-3171
Pétition : abolition des privilèges et des indemnités après mandat, Commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire, France. Par Aymeric PINEL, 02/09/2025 / SITE DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE.
[3] La cheffe du gouvernement marocain, Fatima Ezzahra El Mansouri, a affirmé que le nouveau mandat gouvernemental procédera à la criminalisation de l’enrichissement illicite et à la sanction des conflits d’intérêts, conformément à l’article 36 de la Constitution (HESPRESS Français).
[4] Conformément à l’article 77 de la constitution qui stipule que « Le Parlement et le Gouvernement veillent à la préservation de l’équilibre des finances de l’Etat »,
























