«Le logement doit rester un ascenseur social, pas un héritage»
Après les législatives, le marché immobilier tangérois est dans l’attente. Concrètement, sur vos bureaux depuis septembre, est-ce que vous sentez un blocage, une reprise ou une prudence des acheteurs marocains et MRE?
Je parlerais davantage de prudence que de blocage. Depuis septembre, les projets restent présents, mais les acheteurs prennent davantage de temps avant de s’engager: ils comparent les prix, précisent leur financement et examinent attentivement la situation juridique du bien.
Il faut toutefois nuancer la distinction entre acquéreurs résidant au Maroc et MRE: le délai de décision dépend aussi de l’objectif de l’achat, qu’il s’agisse d’une résidence principale, d’un retour au pays ou d’un investissement.
Je resterais également mesurée sur le lien avec les législatives. À l’échelle d’une étude, il est difficile d’attribuer cette attente au seul contexte électoral. Le prix, le financement et la qualité du bien restent des éléments déterminants.
On parle beaucoup de crise du pouvoir d’achat, mais les prix à Tanger-Medina, Gzenaya ou sur la route de Rabat ne baissent pas. Pour vous qui authentifiez les ventes, sommes-nous face à une bulle ou à une vraie demande structurelle?
Le maintien des prix ne suffit pas, à lui seul, à caractériser une bulle immobilière. Il faut distinguer les prix affichés des prix effectivement convenus dans les actes, et regarder aussi le nombre de transactions et les délais de vente.
Tanger-Médina, Gzenaya et la route de Rabat sont des marchés différents. Pour apprécier la solidité de la demande, il faut examiner, selon les secteurs, la rareté des biens, les besoins en résidence principale, le développement des activités économiques et la part des achats destinés à l’investissement.
Une demande réelle peut coexister avec des prix excessifs sur certains biens. La difficulté, c’est le décalage entre les prix demandés et la capacité financière des ménages. Ce décalage peut se traduire par moins de ventes et davantage de négociations avant de se traduire par une baisse visible des prix.
Je serais donc prudente avant de parler d’une bulle généralisée. Notre rôle de notaire est de nous appuyer sur les transactions effectivement conclues; sans données consolidées, les dossiers d’une étude ne permettent pas, à eux seuls, de qualifier l’ensemble du marché tangérois.
Des milliers de jeunes couples financent leur premier achat via des centres d’appels et des emplois offshoring aujourd’hui menacés par la loi française. Vous voyez déjà des dossiers de crédit en difficulté ou des reventes précipitées?
À ce stade, je ne dispose pas, dans les dossiers que je traite, d’éléments suffisants pour parler d’une multiplication des crédits en difficulté ou des reventes précipitées liées à l’offshoring. Il faut éviter de transformer une inquiétude sur l’emploi en constat de crise immobilière.
Cette inquiétude mérite néanmoins d’être prise au sérieux, particulièrement lorsque les deux membres d’un couple travaillent dans le même secteur et remboursent un crédit immobilier.
Il faut aussi préciser notre position : le notaire intervient lors de l’acquisition ou de la revente, mais ne suit pas les remboursements mensuels. Les banques sont donc mieux placées pour constater les premiers incidents de paiement. De notre côté, une vente rapide ne permet pas, à elle seule, de conclure à une difficulté financière ni d’en déterminer la cause.
Avant d’établir un lien avec une évolution de la législation française, il faudrait pouvoir documenter ses effets sur l’emploi local, puis sur la situation des emprunteurs.
Le futur gouvernement promet une réforme du foncier et une simplification. En tant que notaire, quelle est la réforme urgente que vous attendez: le registre foncier, les délais de la conservation foncière, la fiscalité sur les transactions?
La réforme que j’attends en priorité, c’est une véritable coordination entre les administrations qui interviennent dans une transaction immobilière. Pour le citoyen, acheter un bien constitue une seule opération; dans les démarches, cela reste un parcours entre plusieurs interlocuteurs.
L’objectif serait de disposer d’un dossier numérique unique, partagé entre le notaire, la conservation foncière, les services fiscaux et les administrations concernées, avec des pièces clairement définies et des délais prévisibles.
La simplification doit se mesurer concrètement: moins de documents à fournir plusieurs fois, moins de déplacements et une réponse rapide lorsqu’une difficulté apparaît. C’est ainsi que l’on sécurise les transactions et que l’on renforce la confiance.
Tanger attire de plus en plus d’investisseurs espagnols et européens, surtout après les tensions des dernières années. Quels sont leurs réflexes juridiques aujourd’hui? Achètent-ils en société, en nom propre, ont-ils peur de la spoliation?
Leur première préoccupation est de sécuriser l’acquisition: vérifier l’identité et les pouvoirs du vendeur, la situation du titre foncier, les éventuelles charges et la conformité juridique du bien. Pour les projets d’investissement, les questions d’urbanisme et d’usage autorisé sont également essentielles.
L’achat en nom propre ou en société dépend davantage du projet que de la nationalité. Un achat destiné à un usage personnel ne soulève pas les mêmes questions qu’une opération menée à plusieurs ou qu’un projet d’exploitation. Le choix doit tenir compte de la fiscalité, du financement, de la transmission et des obligations de gestion.
Quant à la spoliation, elle peut susciter des interrogations. Notre rôle est d’y répondre par des vérifications précises et une explication claire des étapes qui sécurisent l’acquisition. Il faut également anticiper la traçabilité des fonds venant de l’étranger et les conditions d’un éventuel transfert du produit de revente. La confiance se construit sur cette transparence, dès le début du dossier.
Votre conseil direct à un jeune Tangérois qui veut acheter en 2026: est-ce le moment d’acheter, faut-il attendre le nouveau code de l’urbanisme et les mesures du prochain gouvernement, et quelles sont les 2 erreurs à ne jamais commettre devant notaire?
Mon conseil serait de décider en fonction de votre situation et de la qualité du bien, plutôt que du calendrier politique. Une annonce de réforme ne permet pas, à elle seule, de prévoir une baisse des prix. Si votre projet est clair, votre financement soutenable et le bien juridiquement sécurisé, vous avez des raisons concrètes d’avancer. Si l’achat vous laisse sans marge financière, prenez le temps de le reconsidérer.
Les deux erreurs à éviter sont très simples.
La première, c’est de verser un acompte ou de signer un engagement avant d’avoir fait vérifier le dossier par votre notaire : propriété, charges, situation urbanistique et conditions de restitution des sommes si l’opération n’aboutit pas.
La seconde, c’est de signer sans comprendre précisément ce à quoi vous vous engagez, notamment les délais, les conditions liées au crédit, les pénalités et le coût total de l’achat. Posez toutes vos questions : le rendez-vous chez le notaire doit vous permettre de prendre une décision éclairée.
Un premier achat réussi, c’est un logement que l’on peut financer sereinement et dont on connaît exactement la situation juridique.
Vous défendez beaucoup les jeunes et les femmes dans l’accès à la propriété. Or, une femme célibataire ou divorcée à Tanger a toujours plus de mal à obtenir un crédit qu’un couple. Le prochain gouvernement doit-il imposer une loi pour l’égalité d’accès au logement, et pas seulement des discours?
L’égalité d’accès à la propriété doit être concrète. Une femme célibataire ou divorcée doit pouvoir faire examiner son dossier sur la base de ses revenus, de leur stabilité et de sa capacité de remboursement, sans préjugé lié à sa situation familiale.
Il faut toutefois distinguer une différence de capacité financière entre un ménage disposant de deux revenus et une personne qui emprunte seule, d’une différence de traitement injustifiée. À garanties et capacités de remboursement comparables, les dossiers doivent être évalués selon les mêmes critères.
Le prochain gouvernement devrait rendre cette égalité vérifiable : des critères d’octroi transparents, des refus expliqués et un recours accessible en cas de discrimination. Des mécanismes de garantie adaptés aux personnes qui achètent seules et aux familles monoparentales seraient également une piste à développer.
Une loi peut être utile, mais son efficacité dépendra de son application. Ce que nous devons défendre, c’est la possibilité pour une femme de construire un patrimoine en son nom, avec une évaluation équitable de son dossier et un financement soutenable.
On a un taux de chômage des jeunes à 13% et des inégalités qui explosent. Pour vous, notaire au cœur de la ville, le logement peut-il encore être un ascenseur social au Maroc, ou est-il en train de devenir un outil qui creuse la fracture entre ceux qui héritent du foncier et ceux qui ne pourront jamais acheter?
Le logement peut encore être un ascenseur social, à condition que l’on puisse y accéder grâce à son travail, et pas uniquement grâce à un héritage. Devenir propriétaire peut apporter de la stabilité et permettre de constituer un patrimoine. Mais lorsque l’effort financier absorbe l’essentiel des revenus pendant des années, l’achat peut aussi devenir une source de fragilité.
La différence de départ est réelle entre celui qui hérite d’un bien ou bénéficie d’un apport familial et celui qui doit tout financer seul. L’enjeu est d’éviter que cette différence ne ferme durablement l’accès à la propriété aux autres.
Pour cela, faciliter le crédit ne suffit pas. Il faut aussi une offre de logements à des prix compatibles avec les revenus, proches des emplois et des transports. Et il faut proposer une location stable et de qualité : on doit pouvoir vivre dignement sans être propriétaire.
Pour moi, la question est simple : un jeune qui travaille peut-il encore se loger convenablement et construire progressivement son patrimoine ? C’est à cette possibilité concrète que l’on doit mesurer la réussite d’une politique du logement.
























