La lumière pour les riches, le noir pour les quartiers populaires. C’est le paradoxe qui fâche à Tanger. 40 millions de dirhams par an, puis 45 millions depuis peu, injectés par la Commune pour la maintenance de l’éclairage public. Et pourtant, des quartiers entiers restent plongés dans le noir pendant des semaines, parfois des mois.
Le cri de colère des populations locales résume un ras-le-bol qui dure depuis des années: « Nous avons demandé la création d’une commission ou de contracter avec un bureau d’études pour justifier les sommes colossales dépensées. Un numéro vert est créé juste pour la consommation médiatique. La réparation d’un simple lampadaire prend des mois », expliquent les gens.
Deux vitesses pour la lumière
Le constat sur le terrain est brutal. Dans les quartiers huppés, pas de problème d’éclairage. Dans les quartiers populaires, c’est l’obscurité qui règne. Une inégalité qui choque, alors que la facture, elle, est payée par tous les Tangérois.
Et la facture s’alourdit. De 40 à 45 millions de dirhams annuels, sans appel d’offres public depuis cinq ans selon plusieurs conseillers. Une reconduction qui interroge. Où va l’argent? Comment est contrôlée la société délégataire? Qui vérifie les interventions?
Le plus troublant, selon les élus qui montent au créneau, c’est l’opacité totale du contrôle. « Celui qui est censé surveiller la société de maintenance a lui-même besoin d’être surveillé et de rendre des comptes », lâchent-ils.
Pire. Lors des sessions du conseil, certains fonctionnaires défendraient l’entreprise prestataire « sans honte ni pudeur, comme si elle faisait une œuvre de charité pour la ville », alors que les plaintes des citoyens s’accumulent.
Un poteau qui clignote, un lampadaire éteint depuis trois mois, une ruelle dangereuse pour les femmes et les enfants qui rentrent le soir. Le numéro vert mis en place par la commune? Injoignable ou sans suite, dénoncent les habitants.
Face à cette gabegie présumée, une demande revient avec insistance: la création d’une commission d’enquête interne, ou mieux, le recours à un bureau d’études indépendant pour auditer les dépenses, les interventions réelles et l’état du parc d’éclairage.
Tanger se veut vitrine du Maroc moderne, capitale du détroit qui attire les investisseurs. Elle ne peut pas se permettre que ses citoyens paient des milliards pour éclairer le noir. L’argent est là. La lumière, non.
Tanger veut voir la lumière: les chantiers de la modernisation
Si l’entretien au quotidien coince, Tanger n’est pas restée sans plan pour moderniser son éclairage. Plusieurs chantiers majeurs sont en effet en cours ou viennent d’être lancés.
Le passage au LED sur les grands axes: la société de développement local « Tanger Mobilité » a lancé une opération à 25 millions de dirhams pour renouveler l’éclairage des boulevards et axes structurants. Objectif: remplacer les vieux lampadaires sodium par du LED basse consommation, plus puissant et moins gourmand. Sauf qu’une grande partie de ces lampadaire tombé en panne de manière répétée provoquant une obscurité qui peut durer très longtemps.
Le Grand Stade, vitrine du « smart lighting »: en préparation de la CAN 2025 et du Mondial 2030, le Grand Stade de Tanger a été équipé de 1.160 luminaires LED extérieurs pilotés par 580 capteurs intelligents Paradox Engineering. Chaque lampadaire est contrôlable à distance, avec variation d’intensité selon les événements et détection automatique des pannes en temps réel. C’est le modèle que la ville veut généraliser.
Le schéma directeur lumière et la CAN 2030: la commune prépare un Schéma Directeur d’Aménagement Lumière (SDAL) pour harmoniser l’éclairage, sécuriser les quartiers et valoriser le patrimoine. Dans le budget 2027 de 1,2 MMDH, une convention a été approuvée pour refaire la voirie et l’éclairage de la liaison vers l’aéroport Ibn Battouta, un axe jugé stratégique.
Des investissements lourds existent donc sur le papier. Reste à régler le maillon faible: la maintenance quotidienne qui, pour les habitants des quartiers populaires, fait toute la différence entre un projet vitrine et une rue éclairée.
Par Abdeslam Reddam


























