C’est une loi votée à 2.000 km de Tanger qui pourrait mettre la ville en crise sociale.

Adoptée le 30 juin 2025 et entrée en vigueur le 11 août 2026, la nouvelle loi française sur le démarchage téléphonique est simple et radicale: fin de l’opt-out. Plus aucun appel commercial ne peut être passé vers un consommateur français sans son consentement explicite et prouvable. Fini Bloctel, place à l’opt-in. Amende: 375.000 euros.
Une mesure de protection du consommateur français, mais un séisme pour le Maroc.

Car l’industrie marocaine des centres d’appels, c’est 120.000 emplois directs, 50.000 indirects, 10 à 12 milliards de dirhams de valeur ajoutée par an. Et surtout, une dépendance vitale : 80% du chiffre d’affaires est tourné vers la France. Selon l’ancien ministre de l’Emploi Younes Sekkouri lui-même, 40.000 à 50.000 emplois directs sont directement menacés. La FNCAMO-UMT estime déjà que 10.000 emplois ont été perdus depuis août.
A Tanger, où les plateaux de Majorel, Intelcia, Phone Group et des dizaines de petites structures font vivre toute une génération bilingue, le coup est frontal. Ce sont des jeunes de 22 à 35 ans, Bac+2 à Bac+5, qui ont trouvé là leur premier emploi stable. Des jeunes qui, avec un salaire de 5.000 à 7.000 DH, ont pris un crédit immobilier, acheté une petite voiture, fondé une famille.
Que leur répondre demain quand le plateau ferme? Que le modèle économique sur lequel ils ont bâti leur vie s’est effondré à cause d’une loi votée à Paris?
La crise est d’autant plus violente qu’elle touche des PME. Plus de 60% du secteur sont de petites structures spécialisées à 70% dans le démarchage sortant. Elles n’ont pas les reins pour se reconvertir en service client entrant ou en support technique. Elles ferment, sans payer parfois le dernier salaire, comme le dénoncent déjà les syndicats.

Que doit faire le futur gouvernement?

Le chômage des jeunes est déjà officiellement à 13%, plus de 36% chez les 15-24 ans. Le Maroc ne peut pas se permettre d’en ajouter 50.000.
Le prochain gouvernement n’a plus le choix de gérer l’urgence. Trois chantiers s’imposent:
Un bouclier social immédiat. Activer un fonds de sauvegarde de l’emploi pour les centres d’appels, financer des allocations de reconversion et interdire les licenciements secs sans plan social. Ces jeunes ne doivent pas payer seuls une transition qui aurait dû être anticipée depuis 2025.
Forcer la montée en gamme. On ne peut plus vendre du Maroc comme un pays d’appels à froid low-cost. Il faut orienter les aides de l’offshoring non plus vers le volume, mais vers la valeur: service client à forte technicité, back-office bancaire, support multilingue allemand-anglais, modération IA, BPO santé. Tanger a les talents pour cela, avec son écosystème automobile et logistique.
Diversifier les marchés. Cette crise révèle notre dépendance mortelle à un seul marché. Le futur exécutif doit négocier activement des accords d’offshoring avec l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne et le marché anglophone, au lieu de laisser tout le secteur suspendu à une décision du Parlement français.
A Tanger, des centaines de familles attendent une réponse. Ce n’est plus une question d’emploi, c’est une question de crédit à payer le mois prochain et de loyer.

Au-delà des centres d’appels, c’est la question de la souveraineté économique qui est posée
La crise des centres d’appels est un avertissement brutal. Aucun secteur ne peut aujourd’hui se croire à l’abri d’une décision prise à Paris, à Bruxelles ou à Washington. C’est toute notre stratégie d’attractivité qui doit intégrer le plan B.
Le prochain gouvernement ne peut plus se contenter de célébrer les chiffres d’investissement. Il doit préparer le jour d’après pour tous les secteurs.
Si demain, pour cause de crise énergétique en Europe, de récession ou de réorganisation industrielle, l’usine Renault décidait de ralentir ou d’arrêter ses chaînes, qu’adviendrait-il des 10.000 emplois directs et des 90.000 emplois de la sous-traitance? Quelle serait la réponse du gouvernement marocain à des milliers de familles de Tanger, Kénitra et de toute la région du Nord qui se retrouveraient du jour au lendemain sans revenu, mais avec les mêmes crédits et les mêmes charges?
C’est la même question pour le textile, pour le tourisme, pour l’agro-export. La mondialisation ne nous protège plus, elle nous expose.
Il est temps de passer d’une logique de zones franches qui attirent, à une logique d’écosystèmes qui résistent. Cela veut dire un fonds souverain de sauvegarde de l’emploi industriel, une obligation de plans de reconversion financés par les grands donneurs d’ordres étrangers, une diversification réelle des clients et des marchés, et surtout, une montée en gamme locale qui fasse que le Maroc ne soit plus simplement l’atelier bon marché de l’Europe, mais un partenaire indispensable.
La loi française sur les centres d’appels nous l’a appris à nos dépens: celui qui n’a pas de plan B, n’a déjà plus d’avenir.

Abdeslam Reddam