« Le déni des puissants: Quand l’éthique vacille, la confiance s’effondre» Fouad Boujbir 1

Par Dr. Ali GHOUDANE – Docteur chercheur en Sociologie
Cf. mon blogspot : kroniquesociale.blogspot.com/

Au Maroc, la question des conflits d’intérêts s’impose aujourd’hui comme l’un des défis majeurs de la gouvernance publique. Les révélations qui se succèdent dans plusieurs secteurs — santé, infrastructures, énergie, collectivités — révèlent un phénomène systémique qui mine la transparence et fragilise l’action de l’État

 

Un phénomène multiforme qui gangrène l’action publique

Les conflits d’intérêts se manifestent sous diverses formes : chevauchement de responsabilités publiques et privées, interventions de réseaux d’influence lors de la passation des marchés2, favoritisme régional, décisions publiques orientées par des intérêts particuliers… Celà entraîne un ensemble de pratiques profondément ancrées qui affaiblissent les institutions et freinent le développement national.
Aussi la constitution du Royaume de 2011 stipule-t-elle dans un certain nombre de ses articles le soutien de tous les mécanismes qui consolideraient les valeurs de transparence, renforceraient l’intégrité, l’équité et la bonne gouvernance et lutteraient contre toutes les formes de la corruption à travers la reddition des comptes, afin de préserver les biens publics, de moraliser la vie publique et de renforcer la confiance des citoyens et de la communauté internationale dans les institutions et organismes publics.

LES IMPACTS SOCIO-ÉCONOMIQUES
La corruption n’est plus un incident isolé: elle constitue un facteur structurel qui compromet la performance économique, la cohésion sociale et la crédibilité de l’État. Ses effets sont lourds et durables.

1-Des finances publiques affaiblies
Marchés surfacturés, détournements, contrats de gré à gré injustifiés… Ainsi, les ressources publiques sont absorbées par des pratiques illégales qui amputent les budgets destinés aux priorités nationales : santé et écoles publiques, infrastructures, emploi et autres programmes sociaux.
Bref, il s’agit d’un mécanisme qui creuse le déficit et fragilise durablement la soutenabilité financière du pays.

2-Une confiance citoyenne en chute libre
Lorsque l’impunité s’enracine, la confiance s’effondre. Le sentiment que certains bénéficient de privilèges indus nourrit l’injustice et encourage un retrait massif de la vie publique: participation électorale faible, scepticisme face aux réformes, défiance envers la justice et l’administration. Or une société qui doute de ses institutions devient plus difficile à gouverner et plus vulnérable aux crises.

3-Une concurrence faussée et un climat d’investissement dégradé
La corruption distord la concurrence: les entreprises performantes sont pénalisées au profit de celles qui disposent d’appuis. Par conséquent, les investisseurs locaux et étrangers hésitent à s’engager dans un environnement opaque et imprévisible.
Conséquences: moins d’emplois, moins d’innovation, stagnation technologique.
4-Des impacts sociaux profonds
*La corruption aggrave les inégalités, dégrade les services publics et réduit les perspectives pour les jeunes (en chômage et sans perspectives ou candidats à l’immigration clandestine) et les classes moyennes (sous pression de la hausse des prix).
*Hôpitaux sous-équipés, écoles publiques fragilisées, administration défaillante: la population se sent abandonnée par ses institutions car l’État à démissionné au profit du secteur privé !
*Un terrain fertile pour la frustration, la colère, les manifestations.
À terme: une menace directe pour la cohésion sociale.

UN ENJEU CENTRAL POUR LE MAROC
Lutter contre la corruption n’est plus un débat moral, mais un impératif économique, social et institutionnel. Aucun développement durable, ni climat de confiance ne peut émerger sans transparence, équité, responsabilité et reddition effective des comptes.
Ce combat n’est plus un choix politique: c’est une condition de stabilité et de progrès.
Dans ce contexte, le Maroc a adopté une Stratégie Nationale de Lutte contre la Corruption pour répondre à une prise de conscience croissante du phénomène et des Lois relatives aux marchés publics (principalement régies par le décret n° 2-22-431 du 8 mars 2023). Cette stratégie vise à renforcer la confiance des citoyens, instaurer une culture d’intégrité dans les affaires et améliorer l’image du pays à l’international.

VERS UNE TRANSPARENCE
RENFORCÉE
Le Maroc a engagé plusieurs réformes, mais leur réussite dépend :
●de l’application stricte des lois ;
●de l’indépendance réelle des organes de contrôle3 “pour moraliser la vie publique et lutter contre toutes les formes de la corruption”
●de la protection des lanceurs d’alerte4
●d’une reddition des comptes effective sur le terrain.
●et de l’incrimination de l’enrichissement illicite5.
Enfin, la récente affaire des médicaments, largement médiatisée et débattue au Parlement, à laquelle s’ajoute le scandale qui secoue le secteur de la presse – lui aussi sur la table des députés – ont provoqué une onde de choc au sein d’une société marocaine de plus en plus vigilante et exigeante. Celle-ci exprime une volonté claire: bâtir un pays fondé sur l’équité, la dignité, l’État de droit et la justice sociale.

1-Fouad Boujbir (Chercheur en sciences du management public), “Le déni des puissants: Quand l’éthique vacille, la confiance s’effondre. Clientélisme, favoritisme, conflits d’intérêts : les maux d’une politique qui oublie le peuple”, Maroc Hebdo, 3 octobre 2025.
2-Des scandales de passation de marchés publics au Maroc ont été révélés, impliquant notamment des irrégularités dans l’attribution de marchés et des soupçons de corruption.
3-Royaume du Maroc, Ministère de la modernisation des secteurs publics, Les organes de contrôle et leurs rôles dans la lutte contre la corruption, Octobre 2011.
4-Un lanceur d’alerte peut être une personne, des groupes d’individus, des institutions, des médias … agissant de bonne foi pour l’intérêt généra.
5- “Transparency Maroc, Le Bureau Exécutif, “Communiqué relatif à l’incrimination de l’enrichissement illicite”, Rabat, 9 Décembre 2021.