« La différence entre l’homme politique et l’homme d’Etat est la suivante : le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération »  –  James Freeman Clarke[1]. 

À quelques mois des élections législatives de 2026, les partis politiques nationaux semblent en position « À vos marques ! ». La compétition électorale approche et tous paraissent prêts à se lancer dès que retentit le coup de sifflet. Mais peut-on entrer en course sans avoir réglé ses droits d’adhésion au club — en l’occurrence à l’État — et sans satisfaire aux règles du jeu fixées par les administrations compétentes ? La question n’est pas métaphorique : elle est financière, institutionnelle et profondément politique.

Comptes impayés, projets bloqués : le double malaise

La Cour des comptes, institution créée en 1979 par la loi 12-79, est chargée, conformément aux articles 147 et 149 de la Constitution, de contrôler la régularité des comptes publics de l’État, des entreprises publiques, des collectivités territoriales ainsi que des partis politiques. Depuis février 2010, les ministres, chefs de cabinet, parlementaires et magistrats sont également tenus de déclarer leur patrimoine à cette institution au début et à la fin de leur mandat.  Cette procédure juridique qu’est la déclaration de patrimoine n’est pas une simple formalité administrative : elle constitue un véritable « thermomètre » de l’intégrité. S’y soustraire ouvre grand la porte aux soupçons d’enrichissement illicite et à l’inflation soudaine des fortunes de certains gestionnaires des affaires publiques, nationales ou locales.

Début février 2026, la Première présidente de la Cour des comptes, Zineb El Adaoui, a présenté devant les deux chambres du Parlement son rapport annuel 2024-2025. Conformément à l’article 148 de la Constitution, elle y a livré une analyse sévère des programmes de développement, pointant des dysfonctionnements et des manquements dans la gestion des fonds publics. Son intervention s’inscrit dans la dynamique de renforcement du contrôle parlementaire de la performance publique et souligne l’urgence d’une plus grande transparence budgétaire.

S’agissant des partis politiques, le rapport indique que quatorze formations doivent restituer 21,85 millions de dirhams au Trésor public pour défaut de justification de l’utilisation du financement public. Cette décision vise explicitement à renforcer la confiance des citoyens dans le processus électoral — confiance que nombre de partis peinent encore à restaurer.

L’audit des comptes des partis pour l’année 2024 insiste sur la nécessité urgente de renforcer leurs capacités de gestion financière et comptable et d’accélérer la restitution des fonds indûment perçus. Autrement dit, certains prétendants à la compétition électorale n’ont pas encore régularisé leur situation vis-à-vis des règles du jeu démocratique. Peuvent-ils néanmoins participer à la compétition ? La logique voudrait que non, car avant les urnes, la reddition des comptes.  Mais, parfois, des miracles arrivent…

Devant le Parlement, la Première présidente a également précisé que la Cour assurait le suivi des montants de soutien public non utilisés ou non justifiés. Des sommes importantes restent encore impayées. Jusqu’à quand ? Après les élections de 2026 ? La question interpelle : comment subventionner à nouveau des formations redevables au Trésor ? La logique voudrait que les impayés soient réglés avant toute nouvelle aide publique — faute de quoi certains devraient laisser la voie libre aux formations en règle.

Une « bombe numérique »

L’intervention de la Première présidente ne s’est pas arrêtée là. Sous la coupole du Parlement, elle a livré ce que certains observateurs qualifient de véritable « bombe numérique ».

Le constat est saisissant : entre 2008 et 2020[2] Seuls 41 % des projets royaux ont été effectivement réalisés. Sur une enveloppe globale de 184 milliards de dirhams, les dépenses engagées n’ont atteint que 16,6 milliards, soit un taux d’engagement financier de 9 %. Ces chiffres dépassent la simple statistique : ils posent frontalement la question de la responsabilité des gouvernements successifs. Comment des projets stratégiques, présentés comme des leviers du développement durable, ont-ils pu se transformer en vitrines éphémères ? Des projets sur papier, des sommes évaporées dans l’air !

Dans ce contexte, le cas de la liaison entre le barrage Oued El Makhazine et le barrage Oued Khroufa — évoqué par un hebdomadaire tangérois[3] — illustre ce type de dysfonctionnements. Coûtant plus de 800 millions de dirhams, cette interconnexion a pourtant fait défaut lorsque la ville de Ksar El Kebir en a eu besoin pour protéger des milliers de familles des crues de l’Oued Sebou et de ses affluents, plongeant la région du Gharb dans une situation sinistrée. À cela se sont ajoutés les importants dégâts (infrastructures routières, ponts…) subis par le Nord-Ouest du pays à la suite des pluies torrentielles, des inondations et des glissements de terrain.

Par la même occasion, saluons l’opération de soutien, de solidarité et de relogement des sinistrés qui s’est déroulée de manière organisée, et bien sûr, sur instructions royales.

Un dysfonctionnement systémique

Selon plusieurs experts, ces données révèlent un comportement systémique marqué par la négligence, la dilution des responsabilités et l’affaiblissement du principe de reddition des comptes, aggravé par le retrait de l’obligation de déclaration de patrimoine pour certains responsables. Plus grave encore, des projets représentant un contrat direct avec le peuple n’ont pas vu le jour. Leur blocage, leur lenteur — voire leur détournement — constitue une véritable rupture de confiance politique et administrative.

Le contraste est frappant : d’un côté, un agenda royal rapide et ambitieux ; de l’autre, des inerties bureaucratiques freinant l’exécution de projets censés constituer des priorités nationales dépassant la durée de vie des gouvernements. Trop souvent, ils ont été traités comme de simples tâches administratives.

De l’audit à la reddition des comptes

La Cour des comptes ne se contente plus de constater les retards : elle appelle désormais à la mise en cause des responsabilités. La reddition des comptes est indispensable pour empêcher que des responsables ayant contribué au « blocage du développement » poursuivent leur carrière sans conséquences. Le retard de 59 % des projets ne relève pas d’une simple erreur d’appréciation : il constitue un frein aux intérêts supérieurs de l’État et exige l’application pleine du principe constitutionnel de responsabilité.

Le rapport apparaît ainsi comme un cri d’alarme contre l’insouciance administrative. Les Marocains n’ont plus besoin de nouveaux rapports, mais d’un lien clair entre les chiffres et les responsabilités. Combien de rapports continueront-ils à jaunir sur les étagères des administrations concernées ? Jusqu’à quand la reddition des comptes restera-t-elle lettre morte ?

Avant le coup d’envoi

À l’approche de 2026, les partis politiques s’apprêtent à entrer en compétition. Mais une question demeure : peut-on convaincre les électeurs sans avoir d’abord rendu des comptes, sans s’engager moralement à faire correspondre les promesses à l’action et à leur concrétisation sur le terrain ?

Néanmoins, dans toute compétition, la crédibilité commence par le respect des règles du jeu. En démocratie, la première règle reste la même : la responsabilité. La logique veut que chacun assume la sienne sous l’exigence de la reddition des comptes.

Dr Ali GHOUDANE

Mon blogspot : kroniquesociale.blogspot.com

[1] James Freeman Clarke (1810-1888) fut un intellectuel, théologien et essayiste américain, figure du transcendantalisme et du libéralisme religieux au XIXᵉ siècle. Il est surtout connu pour ses réflexions morales et civiques sur la politique, la démocratie et la responsabilité publique.

[2] Les gouvernements 2008-2020 : Abbas El Fassi (septembre 3007- décembre 2011), Abdelilah Benkirane (novembre 2011 – mars 2017) et Saad Eddine El Otmani ( mars 2017 – septembre 2021).

[3] La Dépêche du Nord N° 1339 du samedi 14 février 2026 (version arabe,  page 23), Dossier de la semaine :ملف الأسبوع : الربط بين سد وادي المخازن وسد وادي خروفة كلف اكثر من 800 مليون درهم وغاب عندما احتاجته مدينة القصر الكبير.