Le prochain saut du Royaume ne sera pas seulement économique ou technologique. Il sera humain : transformer les talents individuels en intelligence collective.

Il y a quelques jours, une amie, de l’autre côté de la mer, m’a envoyé un message qui m’a arrêté net. Nous échangions sur le tourisme, sur le Maroc qui se transforme et sur les défis qui nous attendent. Sa réponse tenait en quelques mots:
«La co-construction, là est le secret. »
Je lui ai répondu: «Totalement.» Puis j’ai compris que ma réponse était trop courte pour une idée aussi vaste. Et si le principal obstacle à notre avenir n’était pas seulement le manque de ressources, mais notre difficulté à bâtir avec celles et ceux qui ne pensent, ne travaillent ou ne décident pas comme nous ?.

Des projets, oui. Mais savons-nous faire œuvre commune ?

Le Maroc investit dans les infrastructures, les compétences, les technologies et de nouvelles perspectives économiques. Pourtant, développer des capacités ne suffit pas: encore faut-il leur permettre de se rencontrer et d’agir ensemble.
Nous pouvons construire des aéroports sans relier suffisamment les acteurs qui créent de la valeur autour d’eux. Former des professionnels dont les compétences ne correspondent pas aux besoins des entreprises. Moderniser l’agriculture tout en laissant producteurs, chercheurs, distributeurs et gestionnaires de l’eau travailler en silos.
Le problème n’est pas toujours ce qui nous manque. Il est parfois ce que nous possédons déjà, sans savoir le relier.
Jamais nous n’avons disposé d’autant d’outils pour communiquer. Mais communiquer n’est pas comprendre. L’intelligence artificielle peut éclairer des scénarios et accélérer l’analyse ; elle ne peut assumer à notre place l’effort d’écouter, de négocier, d’instaurer la confiance et de partager la responsabilité d’une décision.

Tourisme: le visiteur découvre une destination, mais vit un écosystème

Un pays attire des visiteurs grâce à ses hôtels, ses aéroports, son patrimoine et ses paysages.
Mais le voyageur ne fait pas l’expérience d’une stratégie nationale. Il rencontre un chauffeur, une réceptionniste, un guide, un artisan ; il goûte les produits d’un agriculteur. Chacun contribue à une expérience qu’aucun ne pourrait fabriquer seul.
L’avenir du tourisme marocain ne devrait donc pas se mesurer uniquement au nombre de visiteurs, mais aussi à la valeur créée et partagée à partir de chaque séjour. À quoi bon inaugurer un établissement prestigieux si son territoire participe peu à la richesse qu’il génère? À quoi bon accroître la demande sans développer, dans le même mouvement, les compétences et les chaînes d’approvisionnement locales ?
Une destination compétitive n’est pas une juxtaposition d’entreprises performantes. C’est un écosystème capable d’apprendre ensemble.

Agriculture: l’eau ne connaît pas les frontières de nos organigrammes

L’agriculture offre un autre miroir. Face aux contraintes hydriques, l’innovation technique est indispensable, mais elle ne saurait suffire. Un exploitant peut perfectionner son irrigation, une entreprise développer une solution, un chercheur proposer une méthode, une administration définir des incitations. Si chacun avance isolément, la portée collective reste limitée.
La co-construction suppose de partager les données utiles, de coordonner les investissements et de négocier des intérêts parfois divergents. Elle ne fait pas disparaître les désaccords; elle permet de les traverser sans détruire la coopération. L’eau ne connaît pas les frontières de nos organigrammes. Nos réponses devraient apprendre à les dépasser.

Formation professionnelle : préparer les jeunes au travail réel

Trop souvent, la formation et l’emploi semblent poursuivre deux conversations parallèles: les établissements enseignent, les entreprises recrutent, les jeunes cherchent un passage entre les deux. Et si nous inversions la logique?
Imaginons des entreprises associées en continu à la définition des compétences, des enseignants au contact des mutations productives et des apprenants confrontés à des problèmes réels avant leur entrée dans la vie active. La co-construction rapprocherait alors la formation des besoins présents et futurs. Mais elle exige une réciprocité : les entreprises ne peuvent réclamer des profils prêts à l’emploi sans contribuer à les préparer.

Trois décisions pour faire de la co-constructionune pratique

1. Faire participer aux décisions celles et ceux que l’on se contente d’inviter à écouter. Dans le tourisme, l’agriculture et la formation, associons dès la conception les acteurs qui mettront les projets en œuvre et en subiront les conséquences. Ne demandons plus seulement: «Que pensez-vous de notre projet ?» Demandons: «Que pourrions-nous réaliser ensemble qu’aucun de nous ne réussirait seul?» Une participation sans influence réelle n’est qu’une cérémonie.
2. Mesurer les connexions, pas seulement les investissements. Les budgets et les infrastructures comptent. Mais combien de petites entreprises rejoignent effectivement les chaînes de valeur touristiques? Combien de formations sont conçues avec les employeurs et les apprenants? Combien d’initiatives agricoles mutualisent des solutions pour mieux gérer l’eau? Chaque grand projet gagnerait à définir des engagements de coopération vérifiables et des mécanismes de correction.
3. Former des dirigeants capables de partager le pouvoir de décider. Enseigner la stratégie, la négociation et l’IA ne suffira pas si l’autorité reste confondue avec l’infaillibilité. Un leader n’est pas celui qui obtient l’adhésion de tous à son idée; c’est celui qui crée les conditions pour qu’une idée meilleure puisse émerger. Écouter sans préparer sa défense. Questionner ses certitudes sans perdre sa conviction. Partager les décisions sans fuir sa responsabilité.

Le véritable test du leadership

Dans mon travail d’accompagnement stratégique des dirigeants, trois questions me paraissent décisives:
Qui n’écoutons-nous pas?
Que sait l’autre que nous n’avons pas encore compris?
Que pouvons-nous bâtir ensemble qu’aucun ne pourrait accomplir seul?
La première interroge notre capacité d’inclusion. La deuxième éprouve notre humilité. La troisième nous oblige à quitter le discours pour entrer dans l’action. Le leadership commence peut-être lorsque les réunions cessent d’être des lieux où l’on démontre que l’on a raison, pour devenir des lieux où l’on décide mieux.

De l’autre rive

Je suis né à Tanger et j’ai construit une grande partie de ma vie à Majorque. Je connais la distance entre les deux rives de la Méditerranée. Mais les distances les plus difficiles ne se mesurent pas en kilomètres. Elles se mesurent en méfiance, en occasions que l’on n’ose pas partager, en conversations interrompues trop tôt.
Mon amie ne m’a envoyé ni rapport, ni stratégie, ni proposition. Elle m’a offert une idée. Et cette idée m’a rappelé une évidence: l’avenir ne se construit pas seulement avec des personnes capables de l’imaginer, mais avec celles qui acceptent de le construire avec d’autres.
Le Maroc dispose de talents, d’ambition et d’opportunités. La question est de savoir si nous saurons les transformer en une capacité collective qui résiste aux rivalités de personnes, aux changements de direction et aux divergences d’intérêts. Co-construire, ce n’est pas être toujours d’accord. C’est faire en sorte que nos différences produisent davantage que nos certitudes isolées.
Si demain nous devions partager une décision majeure avec quelqu’un qui pense autrement, serions-nous prêts à faire évoluer notre propre idée pour en construire une meilleure?
C’est peut-être là que commence la co-construction. Et le leadership dont nous avons besoin.

Par ABDE OUADRASSI: Strategic Thinking Partner | Ex

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