Al’université comme au lycée, l’école marocaine a inventé son marché le plus juteux: la peur de l’échec. Dans les facultés, l’étudiant n’a plus vraiment le choix. S’il veut mettre toutes les chances de son côté, il doit acheter le livre « sacré » écrit par son propre professeur. Pas l’acheter, c’est prendre le risque d’être « punis » en fin d’année, avec une note qui ne pardonne pas, un sujet d’examen taillé sur mesure pour ceux qui possèdent le précieux sésame. Officiellement, c’est un support pédagogique. Officieusement, tout le monde sait que c’est un péage. Le tirage est assuré, la clientèle est captive, les bénéfices sont nets. Certains enseignants-chercheurs ont ainsi bâti une petite rente annuelle sur le dos de promotions entières, sans que personne ne s’en émeuve.
Dans les lycées publics et privés, le même système a simplement changé de visage: ce sont les heures supplémentaires. Ce qui était autrefois une nécessité pour une poignée d’élèves brillants visant les classes prépa ou les grandes écoles d’ingénieurs est devenu une obligation déguisée pour des milliers de lycéens ordinaires qui veulent juste décrocher leur bac. Ne pas s’inscrire aux cours du soir de son prof de maths, de physique ou de SVT, c’est s’exposer aux mauvaises notes en contrôle continu, aux regards appuyés, aux remarques qui tuent la confiance. Le message est rarement dit, mais toujours compris : si tu veux réussir ton année, tu sais où me trouver à 18h, et c’est payant.
Ce n’est plus de la pédagogie, c’est du commerce. On ne parle pas ici de vrais cours de langue pour maîtriser le français, l’espagnol ou l’anglais, on parle d’un système commercial bien huilé qui crée de nouveaux riches au sein même de l’Éducation nationale. Des profs qui cumulent salaires, heures sup imposées et ventes de polycopiés, pendant que les parents s’endettent pour payer ce qui devrait être gratuit : l’école. Dénoncé depuis des années dans les rapports, dans la presse, dans les conversations de café, ce business ne recule pas, il se développe, il se normalise, il devient la règle.
Et c’est là que le scandale devient structurel. Quand la réussite scolaire dépend du portefeuille et non du mérite, on ne parle plus d’inégalités, on parle de corruption ordinaire. L’élève pauvre, aussi doué soit-il, part avec un handicap. L’élève riche achète sa tranquillité. L’école, qui devait être l’ascenseur social, est devenue un supermarché où chaque étage se paie. Tant qu’on fermera les yeux sur ces profs-commerçants, il faudra tout revoir, des programmes aux modes d’évaluation, car on n’enseigne plus pour éclairer, on enseigne pour faire payer l’ombre.
























