Le côté positif, pour le moins inattendu, de la campagne électorale de 2026 réside peut-être dans les échanges d’accusations entre les composantes de l’actuelle coalition gouvernementale (RNI, PAM et L’istiqlal). En se renvoyant la responsabilité des dysfonctionnements, en révélant au passage des dossiers et des pratiques jusque-là peu connus du grand public, les uns et les autres semblent lever, malgré eux, un coin du voile sur les coulisses de l’exercice du pouvoir. Chacun cherche à se présenter en défenseur de l’intérêt général, en gestionnaire irréprochable et, surtout, avoir les mains propres. Mais cette guerre de déclarations soulève une question essentielle : si tous prétendent n’avoir rien à se reprocher, qui assume alors la responsabilité de ce qu’ils dénoncent eux-mêmes ?
Le chiffre donne le vertige : 280 milliards de dirhams auraient été consacrés, au cours des cinq dernières années, au soutien du pouvoir d’achat des Marocains. C’est le ministre délégué chargé du Budget, qui l’a lui-même déclaré le 7 septembre dernier, allant jusqu’à reconnaître que ces dépenses n’avaient pas produit l’effet escompté.
Une déclaration qui aurait pu rester une simple formule de campagne électorale. Elle ne le peut plus.
Car dès lors qu’un responsable gouvernemental affirme que 280 milliards de dirhams d’argent public ont été dépensés sans impact significatif sur le pouvoir d’achat, une question élémentaire s’impose : où est passé cet argent ? À qui a-t-il bénéficié ? Selon quels critères ? Avec quels mécanismes de contrôle ? Et pourquoi les citoyens n’en ont-ils pas perçu les effets à la hauteur des sommes engagées ?
C’est précisément sur ce terrain que Transparency Maroc vient de placer le débat. L’association a demandé audit Ministre de fournir au public le détail de ces dépenses, leur répartition, leurs modalités d’exécution ainsi que les mécanismes de suivi et d’évaluation mis en place. Elle s’interroge également sur les engagements imposés aux bénéficiaires des aides et sur les éventuels mécanismes permettant de récupérer les fonds publics en cas de non-respect de ces engagements.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si les 280 milliards ont juridiquement été « avalés », formule qui supposerait de démontrer un détournement. Le véritable enjeu est plus simple et plus fondamental : peut-on dépenser une telle masse d’argent public et constater ensuite qu’elle n’a pratiquement pas produit les effets recherchés sans qu’une explication complète soit exigée ?
Le contribuable, lui, ne dispose d’aucun droit à l’oubli budgétaire.
Lorsqu’un gouvernement mobilise des centaines de milliards au nom de la protection du pouvoir d’achat, il doit pouvoir démontrer, chiffres à l’appui, où l’argent est allé, qui en a bénéficié et quels résultats ont été obtenus. C’est le principe même de la responsabilité publique.
Et c’est là que réside toute la portée de cette affaire : le problème n’est pas seulement le montant des 280 milliards de dithams ; c’est l’écart entre l’importance des sommes annoncées et l’absence d’effet ressenti par une partie de la population.
Dès lors, la question devient politique au sens le plus noble du terme : qui assume la responsabilité de cette politique publique, et qui rendra des comptes sur ses résultats ?
Le paradoxe est saisissant : le responsable chargé du Budget reconnaît lui-même l’ampleur de la dépense et son faible impact, tandis qu’une organisation spécialisée dans la lutte contre la corruption réclame désormais davantage de transparence et de traçabilité.
Ce ne sont donc pas seulement 280 milliards de dirhams qui sont en jeu. C’est la confiance du citoyen dans la gestion de l’argent public.
Car dans une démocratie où la reddition des comptes est une exigence, l’argent du contribuable ne peut être réduit à une simple ligne comptable, ni à un chiffre lancé au détour d’un meeting électoral. Chaque dirham dépensé au nom du citoyen doit pouvoir être expliqué devant le citoyen.
Avant de parler de nouveaux milliards à consacrer demain au pouvoir d’achat, il serait donc légitime de demander des comptes sur ceux d’hier.
280 milliards de dirhams : pas de procès d’intention, mais des comptes. Pas des slogans, mais des chiffres. Pas des promesses, mais des preuves.
Enfin, dans une démocratie, les citoyens ont non seulement le droit, mais aussi l’exigence légitime de connaître toute la vérité sur les dessous de ce dossier épineux. La transparence ne saurait être une faveur accordée au public : elle constitue une obligation envers les citoyens, dès lors qu’il s’agit de décisions engageant l’intérêt général et l’argent public.
Dr Ali GHOUDANE
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