Par Dr. Ali GHOUDANE – Docteur chercheur en Sociologie
Cf. mon blogspot : kroniquesociale.blogspot.com/


Ce n’est plus un secret : ce qui se passe aujourd’hui au Maroc n’est pas une simple “réforme”, ni une “modernisation”, ni une “ouverture au privé”. C’est une prise d’otage de deux secteurs vitaux, une dépossession méthodique de droits fondamentaux transformés en marchandises comme on vend des appartements ou des forfaits téléphoniques.Etre obligé de payer des soins médicaux dans une clinique privée ou dans un hôpital privé ou de mettre ses enfants dans une école privée n’est pas un choix: c’est un chantage social. Et ce chantage, c’est l’État lui-même qui l’a laissé s’installer en se retirant, en s’affaiblissant, en laissant les lobbies faire la loi. Conséquence : un secteur sanitaire qui ne cesse de régresser. Aussi a-t-on enregistré le recule du Maroc à la 74e place sur 110 pays à l’échelle mondiale au titre de l’année 2025 en matière de soins de santé publique1 – dite publique!
On ne privatise pas la santé par accident. On la privatise par calcul.
Depuis les années 1990, la privatisation avance comme un virus2, infectant les secteurs sociaux l’un après l’autre. Pas par erreur, pas par nécessité, mais parce que certains voient dans l’école et l’hôpital publics une nouvelle mine d’or. Et leurs relais sont connus : élus complaisants, partis politiques muets, gouvernants paralysés, hauts responsables convertis au dogme néolibéral.
Ce désengagement de l’État à travers la privatisation desdits secteurs vitaux (santé et éducation) est une tendance à accentuer les inégalités sociales, à créer un système à deux vitesses (privé pour les privilégiés et public pour les classes démunies) et à affaiblir la qualité des services publics.
Résultat: la santé et l’éducation, au lieu d’être les deux bras protecteurs de l’État social, piliers du développement socioéconomique et politique, deviennent deux marchés juteux où l’humain passe après le profit.
Le citoyen n’est plus un patient ni un élève: il devient un client.
Et un client, ça paie. Et ça rapporte. Et quand ça ne rapporte pas assez, on l’écarte. Voilà la logique du privé. Voilà la nouvelle morale imposée à toute une nation. Qui ose encore parler de “partenariat public-privé” ? Le seul partenariat visible, c’est celui établi entre l’argent et l’influence ou le pouvoir; entre les lobbies et ceux qui leur ouvrent les portes. Le peuple en spectateur, lui, observe. Il paie les pots cassés et va continuer à les payer !
Les partis politiques? Une désertion organisée.
il nous semble qu’il y a une sorte d’unanimité : les citoyens n’ont plus confiance en leurs partis politiques transformés en “boutiques” électorales en hibernation quatre ou cinq ans et qui se réveillent la veille des élections législatives avec des programmes et promesses sur papier pour décrocher des sièges au parlement ou des portefeuilles ministériels ou d’autres privilèges, pour ensuite s’effacer des vues et oublier l’engagement fait aux citoyens … jusqu’au prochain rendez-vous !
Et si certains acteurs applaudissent la privatisation, normal, ils en tirent bénéfice. D’autres se taisent : normal, ils n’ont plus la force d’affronter la pieuvre financière. Enfin, entre la complicité et la lâcheté, la différence est mince — et les deux trahissent le peuple.
Assez de faux-semblants. Assez de discours anesthésiants.
L’État existe pour protéger, pas pour livrer ses citoyens au marché. L’école existe pour instruire, pas pour enrichir des actionnaires. L’hôpital existe pour soigner, pas pour sélectionner les malades solvables.
Toutefois, un Maroc où la santé dépend du portefeuille et où l’éducation dépend de la richesse n’est pas un Maroc moderne : c’est un Maroc fracturé, vulnérable, explosif instituant ainsi une ségrégation
En effet, “Au Maroc, la santé se privatise : Soutenues par des fonds d’investissement, les cliniques privées ne cessent de se développer. Elles représentent plus du tiers des lits d’hospitalisation du pays”, écrit le Monde3.
En matière d’éducation, au moment où l’État semble abandonner l’enseignement public gratuit, les effets d’annonce ne compensent ni le manque de moyens ni l’absence de volonté politique pour encadrer un privé dominé par des réseaux d’influence. D’où une explosion d’écoles privées, sorte de “boîtes maquillées”, souvent peu fiables, dans lesquelles des familles, malgré de lourds sacrifices, voient leurs espoirs déçus.
Faut-il vraiment attendre l’effondrement pour comprendre ?
Une nation qui laisse le commerce s’emparer du corps et de l’esprit de ses enfants prépare sa propre déroute et hypothèque son capital humain à un avenir incertain. Et un État qui tolère une telle dérive portera une responsabilité historique – lourde, indélébile – que le peuple et le temps ne pardonneront pas.
Certes, le Maroc a choisi d’être un pays qui vend et non un pays qui protège – et cela dans divers secteurs sociaux tels que l’emploi, l’habitat … Nous savons tous ce que le peuple attend. Reste à savoir si ceux qui gouvernent ont encore le courage d’écouter.
Qu’est-il possible de faire ?
Il n’existe pas de solution miracle. Mais un principe s’impose : un système éducatif équitable et de qualité ne peut se bâtir que sur un enseignement public gratuit, fort, doté de moyens, de vision et de volonté politique. Et au lieu d’imiter des modèles dont l’échec est manifeste, le Maroc gagnerait à s’inspirer de pays comme la Finlande, référence mondiale en matière de qualité éducative et d’égalité des chances (classements PISA)4.
Enfin, il est urgent de lancer une stratégie nationale ambitieuse pour l’école publique (gratuite) – et d’appliquer la même exigence au secteur de la santé publique (y compris le secteur pharmaceutique). Sans cela, parler “d’État social” restera un slogan vide, incapable d’arrêter la marchandisation d’un pays où tout semble désormais à vendre.
1Khadija KHETTOU, “Santé : le Maroc recule à la 74e place sur 110 pays”, Hespress Français – Actualité du Maroc, Mercredi 24 Septembre 2025.
2Ali GHOUDANE, Libération, “Santé … État d’alerte !”, 23 Février 1990, p. 5..
3Alexandre Aublanc (Casablanca, correspondance), Journal Le Monde, le 22 avril 2024.
4PISA signifie « Programme international pour le suivi des acquis des élèves ». Il s’agit d’une évaluation internationale qui mesure les compétences des élèves de 15 ans en lecture, mathématiques et sciences. L’objectif est d’estimer dans quelle mesure ils possèdent les compétences nécessaires pour jouer un rôle actif dans la société.

























