Si vous avez l’impression d’assister aujourd’hui à un grand concert d’experts radiotélévisés qui découvrent soudainement l’IA avec la tête d’un néandertalien face au feu, rassurez-vous : c’est normal.

Déjà en Septembre 2018, dans ces mêmes colonnes (Édition n°980), je tirais la sonnette d’alarme et pointais du doigt exactement ce que nos stratèges de plateau radio télé répètent aujourd’hui en bredouillant, avec huit ans de retard et l’air pénétré de ceux qui inventent l’eau tiède. Cet article n’est donc pas une aimable chronique de plus pour meubler la pause café ; c’est un son de glas. Une secousse électrique destinée à extirper le débat public de ses convulsions stériles avant que la vague ne nous ramasse définitivement.

Rassurez-vous pourtant : une bonne partie des grands patrons, des patrons, des directeurs généraux de salon et les directeurs de département aux réunions interminables dorment encore sur leurs deux oreilles. Pour eux, l’intelligence artificielle est une sorte de stagiaire virtuel très zélé, un petit plugin magique qu’on installe en deux clics pour compresser de 20 % les effectifs du support client et s’offrir une case « Modernité » bien proprette sur le rapport annuel.

Dans leur grande clairvoyance, ils croient qu’ils pivotent. Ils appellent ça « l’accélération digitale ». En réalité, ils essaient juste de colmater les brèches d’une vieille machine à vapeur du XIXe siècle avec du scotch double-face et un abonnement ChatGPT Team. C’est touchant.

C’est le genre de génie stratégique qui consiste à fixer un réacteur de Boeing sur une charrette à bras en espérant que les roues en bois tiennent le choc à Mach 2.

Pendant que ces vénérables institutions débattent en comité de direction pour savoir s’il faut autoriser l’usage de l’IA pour rédiger les e-mails d’anniversaire du service comptabilité, la vraie boucherie se déroule ailleurs.

L’art de faire s’écrouler la cathédrale avec deux geeks et une armée de bots

Dans un garage quelque part, une « start-up native » composée de deux énergumènes et d’une escouade d’agents autonomes est en train de réécrire les règles de l’économie. Eux n’ont pas d’organigramme en pyramide, pas de directeurs généraux adjoints en charge de la synergie inter-filiales, et surtout, pas de comité d’éthique pour valider la couleur des post-its.

Autrefois, pour lancer une boîte, il fallait recruter une armée : des chefs de produit pour rédiger des cahiers des charges abscons, des ingénieurs pour coder, des juristes pour paranoïaquer sur les contrats, et des marketeurs pour brasser du vent en Powerpoint.

Pourquoi ?

Parce que le cerveau humain a des limites physiques, qu’il faut bien aller déjeuner, et que la bave humaine s’évapore vite.

Aujourd’hui ?

Deux personnes et un essaim d’agents logiciels bouclent toute la chaîne de valeur du lundi au mardi : de l’analyse de marché à l’architecture full-stack, jusqu’au closing commercial. Ils ne gagnent pas 30 % de productivité par rapport à leurs concurrents traditionnels : ils changent littéralement de règne biologique. C’est l’équivalent d’un vélociraptor débarquant au milieu d’un troupeau de diplodocus asthmatiques.

L’angle mort des mastodontes n’a jamais été un problème de budget, mais une incapacité totale à comprendre que leur propre structure organisationnelle est le plus gros passif de leur bilan.

Le mirage du travail et la grande douche froide marxistico-technologique

Évidemment, face à ce tsunami, le débat public reste bloqué sur la même obsession stérile : « Qu’allez-vous faire du travail ? ». C’est le grand drame de la gauche sentimentale qui confond obstinément l’effort et la création de valeur.

Dans l’esprit de certains, l’économie est une sorte de vaste coopérative bienveillante où l’on vient tamponner des cartons de présence pour se voir décerner un salaire au mérite de sa sueur. Mais la réalité est un brin plus cynique : le marché se moque éperdument de votre fatigue, de vos larmes, de vos dix ans d’études et de votre bonne volonté. L’économie ne rémunère que le résultat. Point final. C’est toute la différence cosmique entre le génie qui redéfinit un secteur en trois lignes de code et le travailleur laborieux qui s’acharne à creuser un tunnel à la petite cuillère.

Prenez Jacques Attali qui rêve d’un grand soir poétique où tout le monde passera ses journées à lire des essais et à jouer du piano debout. C’est charmant, mais il y a un léger détail logistique : pour s’offrir les services des derniers robots humanoïdes et des IA surpuissantes qui feront tourner la planète pendant que vous musardez, il faudra bien échanger quelque chose. Et si vous n’avez plus rien à vendre sur le marché, le pianiste amateur risque de finir par jouer du Chopin sur un piano en carton dans le froid.

À ceux qui poussent de hauts cris parce que le monde est « injuste » aujourd’hui, un conseil d’ami : préparez vos sels de smelling.

Les inégalités qui s’annoncent vont faire passer la révolution industrielle pour une partie de Monopoly bon enfant. Et ne venez pas pleurer en disant que les emplois manuels étaient « protégés » : la robotique humanoïde fait des bonds de géant, et le bras robotisé intelligent va bientôt plier vos chemises et poser du carrelage avec une précision chirurgicale, tout en sifflotant.

Ce n’est pas une course de vitesse, c’est une privatisation des clés du camion

​Mais arrêtons un instant de nous palucher intellectuellement sur la simple question de savoir qui appuiera le premier sur le bouton « Entrée » de ChatGPT. C’est un débat de gamin de colonie de vacances.

​Le véritable enjeu, celui qui va décider si vous finirez propriétaire de votre destin ou simple serf numérique dans une favela sous contrat d’abonnement, est ailleurs. Il s’agit de savoir qui tiendra les manettes des systèmes, des données, de l’énergie, des infrastructures et des centres de décision qui permettent à cette intelligence de cracher de la valeur.

​Pendant que vous jouez à vous faire peur avec des prompts rigolos, d’autres verrouillent les tuyaux d’oxygène du nouveau monde.

Demain, posséder le modèle ne vaudra rien si vous ne possédez pas les barrages électriques qui l’alimentent, les serveurs qui l’hébergent et les bases de données exclusives qui le nourrissent. Les nouveaux seigneurs féodaux ne lèveront plus des armées de piquiers ; ils possèderont les interrupteurs généraux de la planète.

L’évolution sans l’ADN

Pour la première fois depuis l’apparition de l’Homo Sapiens, l’humanité s’apprête à subir une mutation radicale qui n’empruntera pas la voie de la lente biologie.

Pendant que la masse continue de s’étriper sur les plateaux radio télé à grands coups de slogans poussiéreux sur « la défense du salariat » et « la sanctuarisation du temps de travail »,  surtout dans les pays où l’on est payé au nombre d’heures passées à brasser du vent plutôt qu’à produire de la richesse, le fossé se creuse définitivement.

La question n’est plus de savoir quel modèle d’IA vous utilisez pour maquiller la décadence de votre vieux monde. La vraie question, la seule qui vaille, est de savoir si vous allez continuer à entretenir la façade d’un musée des horreurs bureaucratique, ou si vous possédez encore assez d’audace pour utiliser la logique implacable de ce nouveau monde pour redéfinir ce que vous êtes capable d’accomplir.

Sinon, il vous restera toujours le piano. Mais sans électricité.

Oussama OUASSINI

L’homme qui murmure aux oreilles des Hommes d’État