Depuis l’intronisation de Sa Majesté le Roi Mohamed VI, la capitale du nord trace parfaitement bien son chemin sur la voie d’un développement exceptionnel. En parallèle, certains rêvent de retrouver la forme qui fut la sienne entre les années 1920 et 1956, celle d’une ville à la population cosmopolite, d’hédonistes plus ou moins fortunés, d’écrivains dans le besoin également, mais tous, happés et fascinés par l’esprit des lieux régnant à Tanger, ville internationale, à l’ambiance particulière, en bordure de mer, au soleil, et à proximité d’une Europe distante à peine de 14 kilomètres.

Une population en quête de démesurée

Tanger ville internationale: était-ce réellement un paradis? Pas vraiment!
Au-delà de Gibraltar, flottait dans l’esprit de bien de résidents de l’époque, le drapeau de la liberté ou, artistes et créateurs de tout genre, furent parmi les tous premiers à repérer cette enseigne, et débarqueront successivement et à quelques années d’intervalle, les Français Paul Morand, André Gide et Joseph Kessel, suivis de Jean Genet et de Roland Barthes ; les Américains Paul Bowles, auteur «d’un thé au Sahara» (Gallimard, 1952) venu en 1947 et mort en 1999, et son épouse, Jane Bowles, Tennessee Williams, Truman Capote, Gore Vidal, William Burroughs, les beatniks Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Gregory Corso ; les Rolling Stones, avec Brian Jones qui vient se frotter aux flûtistes soufis ; les milliardaires Malcom Forbes et Barbara Hutton, héritière des magasins Woolworth, mais aussi, aventuriers de toute espèce, espions et trafiquants. Rien de moins…
Des légendes, écrivains et des poètes rebelles, issus de la Beat Generation, ce mouvement littéraire et artistique anticonformiste né dans les années 1950 aux Etats-Unis, homosexuels pour la plupart, en rupture avec l’occident et la soit distante société de consommation, ils avaient débarqué à Tanger pour échapper au maccarthysme et aux valeurs puritaines américaines… On y vivait tantôt, dans le dédale de la Médina que sur les hauteurs de la Casbah, dans les palais andalous, dans les belles villas aux jardins luxuriants de la vieille Montagne, emportés parfois par les vapeurs euphorisantes du Kif, dans une atmosphère à l’occasion festive en envoyant parfois valser les bonnes mœurs… Un âge d’or, dans une ville légende engloutie dans ses excès et son particularisme.
Pour les étrangers débarquant à Tanger, citée sans un gouvernement ni de règles bien définies, l’univers des possibilités s’offrait bien au-delà de la raison aux dires de l’expatrié Truman Capote, dans son œuvre «prières exaucées» (Grasset, 1988) écrivait, «Mis à part ceux qui déambulent pour des affaires plus ou moins claires, tous les étrangers ou presque se réfugient à Tanger pour l’une des quatre raisons, sinon les quatre à la fois: drogue en veux-tu en voilà, prostitution d’adolescents lubriques, évasion fiscale, ou tout simplement parce qu’ils sont à ce point indésirables que nulle part au Nord de Port-Saïd on ne les laissera sortir de l’aéroport ou débarquer d’un navire»
Ces écrivains avaient cru trouver durant un certain temps leur place dans cette ville extraordinairement libre pour les étrangers et à la fois proche de l’Europe, notamment pour les Américains bénéficiant d’une immunité diplomatique leur octroyant une liberté totale.
A l’époque les festivités, notamment les soirées démarraient à des heures assez tardives dans un voyage au bout de la nuit à l’intérieur des murs du légendaire Dean’s Bar, dont les soirées à la limite de la moralité jalonnaient l’histoire de la ville, pour apercevoir au restaurant «les milles et une nuit», appartenant à l’artiste Brion Gysin, les Beat et les voir échoir ensuite dans les bars «Parade» ou «Romero» ainsi que dans des cabarets mal famés, au milieu des espions et des contrebandiers. Aucune limite, ni retenue, rien ne leur était prohibé, fumer du Kif dans les cafés et gouter aux plaisirs du Maajoun, une pâtisserie à base de cannabis, miel et d’amandes pilées; ces personnages menaient un rythme de vie frivole et libertin, ou homosexualité mariée à la prostitution faisait bon ménage avec la drogue inhibée en poésie… Une autre époque, tant ils faisaient partie du décor de ce Tanger international!
Apres l’indépendance du Maroc en 1956, le mythe commence à s’étioler, les Beats, à l’exception de Paul Bowles, ont pour la plupart d’entre eux préféré quitter Tanger.

ATTARDES DU COLONIALISME

Dans une correspondance, Williams Burroughs avait écrit en 1958 à Ginsberg «Tanger est finie, les chiens Arabes nous ont envahi». Quelques années plus tard, l’auteur du «FESTIN NU» qualifiait les habitants «d’idiots et misérables» dans une correspondance à Bryon Gysin du 10 Avril 1964. «Personnellement je suis dégoutté par Tanger et la vue des arabes me rend malade» ajoute-t-il dans cette lettre.
Au demeurant, hormis quelques rares exceptions, les expatriés ne se mêlaient pas aux Marocains, tant est si bien que dans les quelques établissements renommés tel le «Café de Paris» ou chez «Madame Porte», l’accès des Marocains était tout simplement… interdit.
Sans nulle surprise, cohabitait donc à l’intérieur de cette ville dite mythique, deux rivages emblématiquement opposés: le Tanger international, parfumé de colonialisme et drapé de libertinage; et le Tanger arabe, noyé dans promiscuité, misère et ignorance, selon les écrits de Mohamed Choukri dans le livre «Pain Nu».
In fine, Tanger avait probablement un autre visage que l’Histoire n’a pas voulu retenir, préférant davantage s’attarder sur les traces d’un mythe légèrement surfait, commercialisé et arrangé par cette impérieuse nécessité de véhiculer une nostalgie.
Une vision sujette à caution, dépeinte par Paul Bowles à laquelle n’a pas manqué de souscrire un fragment de l’élite dirigeante du pays.

Par Afif KhalladI
Docteur en économie et finances
Paris 1 Panthéon -Sorbonne