Mustafa Akalay Nasser:

directeur de l’école supérieure des métiers de l’architecture et du bâtiment à L’UPF

«Que ce soit par la cité –jardin ou par la cité linéaire, ou par les deux combinées, nous ne pourrons donner une nouvelle vigueur à nous pauvres races de citadins dégénérées, qu’en les mettant plus près de la nature ».
Georges Benoit- Levy

Durant la première moitié du protectorat, la politique urbaine de l’Espagne au Nord du Maroc diffère de celle réalisée au Maroc français, dans ce protectorat le résident général Lyautey de 1912 à 1925 introduit des orientations urbaines d’avant-garde inspirées des concepts modernes d’urbanisme, le transformant en un laboratoire urbain où se métissent différents courants architecturaux.

A/ Lyautey une vocation d’urbaniste.

Lyautey, militaire perspicace et humaniste, s’inspirant des méthodes d’Alexandre le Grand, fait établir des plans d’urbanisme dans le respect des médinas qui commencent à être envahies par le flux des premiers immigrants. D’emblée il redoute que l’arrivée en nombre croissant de migrants n’aboutisse à la dislocation de cette nouvelle maison qu’est le Maroc…pour conjurer cette éventualité, les européens se verront refuser l’installation dans la médina sacrée des ancêtres.
L’idée dominante à Lyautey était le respect des villes préexistantes, au plus profond de son âme d’artiste et de son tempérament aristocratique, Lyautey a voulu sauver les médinas du vandalisme européen, non seulement pour conserver tout leur aspect pittoresque, mais aussi et très principalement, pour affirmer leur désir constant de laisser les marocains vivre selon leurs habitudes, dans les limites du cadre de vie qu’ils ont eux-mêmes érigé. C’est ainsi qu’il conçoit que les nouvelles villes européennes, dotées de tous les perfectionnements de l’urbanisme moderne séparées des médinas. Il entendait ainsi éviter les conflits qui pourraient naître de la promiscuité de deux populations qui ont de profondes différences dans leur mode de vie. Mais peut-être Lyautey est-il allé plus loin : laissant de côté les médinas avec tout leur bagage de notes d’art, maisons soigneusement décorées, portes monumentales, splendides mosquées et fontaines chantantes, qu’il entendait sauver du délabrement et restaurer avec amour, et construire à part la ville européenne avec ses larges routes pavées, ses édifices grandioses, ses immeubles à plusieurs étages dotés de tous les raffinements de la vie moderne, peut-être Lyautey pensait-il que le Marocain serait mieux à même de juger des bienfaits matériels d’un urbanisme expérimental : La ville nouvelle doit prendre en compte l’homme, le social, l’habitat, la mobilité, l’ hygiène et l’ environnement afin que chaque habitant puisse s’approprier son cadre de vie et participer à sa préservation.
La politique de la ville dans son aspect opérationnel doit obéir au triptyque «un projet, un contrat, un territoire». Une fois cette décision prise, il structure les organismes qui vont la développer sur le terrain: un service des beaux-arts, chargé de rechercher, découvrir, classer, restaurer et conserver tout ce qui pouvait présenter un intérêt du point de vue artistique et traditionnel; et un service d’urbanisme.
Pour diriger ce dernier service, Lyautey nomma l’architecte Henri Prost, qui s’était notamment illustré dans l’élaboration du plan de la ville belge d’Anvers. Le critère que Prost applique en général aux nouveaux aménagements des villes du Maroc est de déplacer la population européenne, laissant isolées les médinas, autour desquelles il établit la servitude des zones non bâties, afin de conserver leurs perspectives caractéristiques. Instituant ainsi une distanciation planifiée
La ville coloniale française ou « ville nouvelle » a été construite hors des murs, formant une large ceinture autour de la médina et composée de quartiers de densité très variable. On peut dire que la France a porté ses préoccupations urbaines dans sa zone d’influence avant même qu’elles ne se cristallisent dans sa métropole en un corps de doctrine de portée générale : pas d’urbanisme sans législation selon Guillaume de Tarde l’initiateur d’une audacieuse législation.

B/ L’urbanisme Hispano- Africaniste.

Dans le cas de l’Espagne, le scénario est totalement différent et sa production urbaine dans le domaine de l’urbanisme se résume à quelques actions et réalisations ponctuelles lors cette première moitié du protectorat. Lorsque l’Espagne reçut sa zone de protectorat en 1912, les travaux à réaliser impliquaient un effort excessif par rapport à la zone à protéger. Il s’agissait d’incorporer au « Majzen », des régions qui avaient depuis longtemps soustrait l’obédience politique à l’autorité du sultan : Blad “Siba ».
Il fallait repartir de zéro, la situation, en 1913, était la suivante : Cinq villes historiques à l’Ouest, et un territoire étendu avec divers villages ruraux.
Les cinq villes ont été divisées, à leur tour, en deux groupes: Tétouan, la ville « Hadaría », la seule à avoir une vie urbaine, et les villes « Badawiyas » de Larache, Arcila, Alcazarquivir et Xauen dans lesquelles la vie paysanne se conjuguait avec de fréquentes actions des armes, mais tous avec une vie agricole intense.
«En général et malheureusement, on peut considérer que les villes de la zone espagnole sont nées malades dans leur administration. Ils n’ont pas capté les avantages des « municipalités » françaises et ont péché en dépendant excessivement du pouvoir central, mais en même temps, avec un minimum de responsabilités et de limites budgétaires». (Alberto Darias Principe).
Bref, on peut dire qu’il y avait une absence de volonté d’aménagement et un manque d’esthétique urbaine : le premier noyau de Tétouan en tant que ville nouvelle produit d’une improvisation, offrait une mauvaise image basée sur des pâtés de maisons et des voies rectilignes octogonales insérées dans un périmètre rectangulaire aux dires de Torres Balbas : « La nouvelle ville (Ensanche) commence à l’ouest de la Plaza de España est un ensemble de maisons à plusieurs étages et de casernes, que l’on dit européennes, véritable exposition de la décadence architecturale de la vieille Europe incomprise, d’ailleurs, c’est-à-dire aggravée par des bâtisseurs sans goût et sans le moindre respect pour la tradition artistique ou pour l’environnement tétouanais ».
Mais l’absence d’un véritable urbanisme opérationnel est troquée par une série de propositions urbaines : La cité linéaire et la cité linéaire jardin, ces théories urbaines sont l’œuvre de généralisateurs (un scientifique et un juriste) et non d’urbanistes, d’architectes ou d’ingénieurs militaires. S’il y a quelque chose qui rend la culture urbaine espagnole unique, c’est le fait qu’elle est condensée en quelques noms exceptionnels, dont la vie et les idées brillantes sont tombées dans l’oubli faute de soutien institutionnel et financier dans cette première moitié du protectorat.
L’urbanisme expérimental colonial dans la région marocaine a émergé avec les théories urbaines d’Arturo Soria y Mata et Hilarion González del Castillo. Parmi ces propositions, le projet de villes linéaires le long du littoral méditerranéen et atlantique s’impose comme un dispositif de colonisation du Maroc, par le précurseur de l’urbanisme africaniste Arturo Soria y Mata, qui a fécondé une cité linéaire, égalitaire et décentralisée, unifamiliale maisons avec maisons, jardin, atelier et verger. Des coopératives de consommation, des écoles, un théâtre, un parc d’attractions et un asile pour les démunis ont été prévus, et certains ont été construits dans la ville linéaire de Madrid de cette fin du siècle. De cette cité linéaire idée universelle d’urbanisation ne subsistent aujourd’hui que les vestiges dégradés et altérés d’un premier noyau d’environ cinq kilomètres. Conçu par Arturo Soria en 1886 pour résoudre les maux dont la spéculation accablait les villes, le projet de cité linéaire peut sans doute être considéré comme la dernière utopie du XIX siècle et la plus importante contribution espagnole à la science urbaine moderne occidentale.
L’urbanisme espagnol africaniste apparaît avec les textes fondateurs d’Arturo Soria y Mata et Hilarion González del Castillo. Arturo Soria y Mata, le créateur de la ville linéaire, était un homme fertile en idées et exerça son activité dans de nombreux domaines : il fut essayiste et inventeur, mais au-delà de sa facette de scientifique, Arturo Soria était avant tout un homme d’action : un homme politique.
Aux côtés d’Arturo Soria et de tous les hommes de la fin du XIXe siècle liés à ce projet idéologique, social et urbain commun qui s’est cristallisé dans la ville linéaire de Madrid, se distingue Hilarion González del Castillo, juriste, diplomate l’un des principaux propagandistes et défenseurs dans les forums nationaux et internationaux de la ville linéaire. Ces deux noms ont rejoint les rangs du mouvement hispano-africaniste, façonnant son idéologie urbaine, tout au long du premier tiers du XXe siècle, à travers leurs écrits urbanistiques. Parmi ces textes instaurateurs d’espace, le réseau des villes linéaires s’impose comme un dispositif de colonisation et de repeuplement du Maroc : un territoire vierge et un laboratoire idéal dans lequel la ville linéaire la plus audacieuse et avant-gardiste pourra être créée et réalisée avec le soutien du gouvernement espagnol.
La deuxième théorie urbaine aussi méritoire que la première est l’œuvre d’un disciple et associé d’Arturo Soria, l’avocat et diplomate Hilarión González del Castillo, qui a projeté une synthèse de la cité-jardin anglaise d’Ebenezer Howard et de la ville linéaire espagnole entre Ceuta et Tétouan, ainsi que la cité-jardin linéaire de Cala Grande à l’est de Tanger comme point final du tunnel sous le détroit et comme point de départ la baie de Val Vaqueros à Tarifa. L’idée de rejoindre par un tunnel les deux rives via Tanger sous le détroit est récurrente depuis la fin du siècle dernier et est toujours d’actualité aujourd’hui.
Le projet de ville linéaire Ceuta-Tétouan est paru dans la brochure de propagande présentée au premier congrès international de l’art de construire villes et organisation de la vie municipale de Gand en 1913, l’idée apparaît déjà, anticipant d’autres lieux proposés : la Chine, l’Argentine, la Sibérie, les Philippines, Ceylan et le Canada. Arturo Soria y Mata, comme son contemporain et grand africaniste Joaquín Costa, considérait le Maroc comme le prolongement naturel de l’Espagne, et donc l’espoir des classes les plus pauvres, les délinquants, chômeurs, paysans sans terre et militaires à émigrer et s’installer sur ledit territoire. Le projet de la ville linéaire comme ville coloniale au Maroc, constituera la solution et le remède à tous les maux de notre économie: «On pourrait ainsi avoir, grâce à ce syndicat de capitalistes étrangers, une grande cité linéaire qui servirait à l’extension de Tanger, ville ou tout serait à faire. La cité linéaire autour de Tanger partirait de la mer et après avoir contourné la vieille ville par une courbe capricieuse , viendrait se terminer sur un autre point du littoral , répandant sur son passage les bienfaits de la civilisation et augmentant encore le charme de cette métropole marocaine déjà si pittoresque et si admirablement située, Tanger , si l’ Europe le veut , est appelée à être , avec le temps , une ville de quelques centaines de mille d’ âmes, attirant elle un grand nombre de touristes».(Dixit de Arturo Soria)