“Une retraite heureuse amène au fond des cœurs l’oubli des malheurs”. – Voltaire 1.
Inflation galopante, pensions figées, accès aux soins difficile : pour des milliers de retraités marocains, la vieillesse est devenue un combat quotidien. Derrière cette précarité grandissante se dessine une question fondamentale de justice sociale et de reconnaissance envers une génération qui a construit le pays.

Ils ont servi l’État. Ils ont enseigné, soigné, administré, construit. Ils ont fait fonctionner les écoles, les hôpitaux, les collectivités et les services publics. Aujourd’hui, ils sont à la retraite. Et pourtant, pour des milliers d’entre eux, la vieillesse ressemble moins à un repos mérité qu’à une lutte silencieuse pour survivre.
Au Maroc, la situation des retraités est devenue l’un des angles morts des politiques publiques. Alors que le coût de la vie ne cesse d’augmenter, les pensions, elles, restent figées. Certaines ne dépassent pas 1 500 dirhams, notamment dans le secteur privé. Avec de telles sommes, comment payer un loyer, acheter des médicaments, se nourrir dignement ?
Depuis des années, on parle de réforme des retraites. Des commissions, des réunions, des promesses2. Mais pour les retraités, rien ne change. Les pensions stagnent tandis que les prix flambent. L’inflation grignote ce qui restait déjà d’un pouvoir d’achat fragile. La retraite, censée être un temps de repos après une vie de travail, se transforme en parcours d’obstacles.
Le paradoxe est cruel: ceux qui ont consacré leur vie à servir l’État se retrouvent aujourd’hui face à son silence.
Car au-delà des difficultés matérielles, il y a une blessure morale. Beaucoup de retraités ont le sentiment d’avoir été effacés du paysage social. Comme si leur contribution appartenait déjà au passé, comme si leur dignité n’était plus une priorité nationale.
Les associations de retraités tirent régulièrement la sonnette d’alarme. Elles réclament des mesures simples et justes: revalorisation des pensions, accès réel (voire gratuit) aux soins, réductions sur les transports publics, reconnaissance institutionnelle. Mais leurs revendications semblent se perdre dans les couloirs feutrés de l’administration.
La comparaison avec d’autres pays est édifiante. En France, la pension moyenne dépasse 1 500 euros, soit près de 17 000 dirhams. Même les retraités les plus modestes bénéficient d’un revenu minimum garanti grâce à des dispositifs de solidarité. L’accès aux soins y est largement couvert par la Sécurité sociale et les mutuelles.
Au Maroc, la réalité est tout autre. Les retraités, surtout ceux issus du monde rural ou du secteur informel, peinent encore à accéder à une couverture médicale digne de ce nom. Certes, l’intégration du RAMED dans l’Assurance Maladie Obligatoire constitue un progrès. Mais sur le terrain, les obstacles administratifs et les inégalités d’accès aux soins restent nombreux.
Pendant ce temps, les prix des produits de base, des médicaments et des loyers continuent d’augmenter. Beaucoup de retraités vivent désormais grâce au soutien de leurs enfants, quand ils en ont la possibilité. D’autres reprennent un travail précaire pour compléter une pension devenue insuffisante.
Ironie du destin: le Maroc est devenu une destination privilégiée pour des retraités européens venus profiter d’un coût de la vie plus doux. Dans les cafés d’Agadir, les résidences de Marrakech ou les plages de M’diq, certains vivent une retraite paisible et confortable. Un contraste saisissant avec la réalité de nombreux retraités marocains.
Plus grave encore, la question des retraités semble absente du débat public. Comme si cette génération n’avait plus de poids politique. Comme si ses difficultés ne constituaient pas une urgence sociale.
Pourtant, une société se juge aussi à la manière dont elle traite ses anciens.
Les retraités marocains ne demandent ni privilèges ni faveur. Ils demandent simplement de pouvoir vivre dignement après une vie de travail. Pouvoir se soigner sans s’endetter. Se nourrir sans dépendre de la charité. Vieillir dans le respect.
Ce n’est pas une revendication excessive. C’est une exigence de justice.
Car ignorer la précarité des retraités aujourd’hui, c’est préparer l’inquiétude de tous pour demain.
1-Voltaire, de son vrai nom François-Marie Arouet (1694-1778); une figure majeure de la défense de la liberté d’expression et de la tolérance au XVIIIe siècle, luttant contre l’obscurantisme et la censure. Ses œuvres majeures incluent le Traité sur la tolérance (1763), le Dictionnaire philosophique (1764) et les Lettres philosophiques (1734), où il prône la raison, l’usage libre de la pensée et la critique des dogmes.
2-Le dialogue social semble s’inscrire dans une logique de préparation et de positionnement politique plutôt que dans une perspective de réforme immédiate. Le véritable chantier des retraites pourrait finalement être hérité par le prochain gouvernement, tant le dossier est socialement sensible et politiquement risqué. N’oublions pas que l’actuel gouvernement est fondé sur des promesses non tenues !
Par Dr. Ali GHOUDANE – Docteur chercheur en Sociologie
Cf. mon blogspot : kroniquesociale.blogspot.com/
























