“…C’est la grande diversité de nos actions, et des publiques nombreuses et variées que nous servons qui nous distingue des autres et dont nous sommes très fiers…”

Ancienne diplomate chevronnée ayant travaillé dans de nombreux pays à travers le monde, Jennifer Rasamimanana a choisi Tanger et sa Légation américaine pour assurer une mission très noble.
Elle est la nouvelle Directrice Résidente de l’Institut des Etudes Marocaines de la Légation Américaine et nous la découvrons dans cette interview exclusive.

Après la lecture du communiqué annonçant votre nomination comme directrice résidente de l’Institut des Etudes Marocaines de la Légation Américaine de Tanger, on comprend rapidement que nous sommes face à une intellectuelle et une diplomate américaine d’un poids très lourd. Avez-vous aussi ce sentiment que votre choix est synonyme d’une nouvelle vision des USA à la place qu’occupe désormais le Maroc sur l’échiquier international?

Merci pour les gentils compliments. Je rougis. Ayant pris la retraite du corps diplomatique américain, je ne me permettrais pas de me prononcer sur la vision des USA à la place du Maroc sur l’échiquier international. Je laisserai ça plutôt à mes anciens collègues toujours dans la diplomatie. En revanche, je peux vous parler volontiers de ma motivation personnelle en acceptant le rôle de directrice de la Légation.
On utilise souvent le mot «ensorcelant» lorsqu’on parle de Tanger et son effet sur les étrangers. Et cette magie je l’ai sentie toute de suite dès la première fois que j’ai mis les pieds à la Légation. Pour quelqu’un comme moi qui a passé sa vie professionnelle à renforcer les liens entre les Américains et les autres, ce fut un grand privilège de me trouver dans un lieu où cela était la mission principale depuis 200 ans. Les liens historiques et importants avec les USA, la beauté du pays, la gentillesse de son peuple, la riche diversité de ses traditions, tout ça a fait que je me sente très à l’aise au Maroc. Et cela m’a poussé à prendre la décision de changer d’orientation professionnelle et de me dédier à cette institution si unique et si extraordinaire.

Plusieurs personnes, à Tanger et au Maroc, ne comprennent pas exactement le rôle de l’Institut des Etudes Marocaines de la Légation Américaine de Tanger, sa portée et en quoi consistent ses actions? Pouvez-vous nous expliquer davantage sa mission?

Le Sultan Moulay Slimane a offert le bâtiment de la Légation au gouvernement des Etats-Unis en 1821. Il est le seul monument historique américain classé en dehors des Etats-Unis et la plus ancienne des propriétés diplomatiques américaines au monde. Elle a été une mission diplomatique jusqu’aux années soixante puis une école de langue diplomatique et un centre de formation pour le Corps de la Paix.
Dans les années soixante-dix, un groupe d’intellectuels et des amis des Etats-Unis a constaté que c’était un bâtiment menaçant ruine et a créé l’organisation non gouvernementale qui s’appelle aujourd’hui TALIM et qui gère la Légation. Il est devenu un symbole concret de l’amitié américano-marocain et de la longue histoire entre les deux pays.
Ce qui a longtemps été une représentation diplomatique est aujourd’hui un musée, un centre de recherche, et un centre culturel. Les visiteurs peuvent venir s’imprégner de l’histoire des deux pays et de leur longue amitié, ainsi que d’admirer notre collection précieuse de tableaux. Les chercheurs (et ceux animés par une simple curiosité) peuvent consulter notre collection de cartes et des livres rares. Les amoureux de la culture raffolent notre série de concerts intimes, le ChiStage. Les femmes de la Médina qui n’ont pas eu l’opportunité d’être scolarisé peuvent venir apprendre à lire et écrire et à perfectionner ou à apprendre la couture, la broderie ou la pâtisserie afin qu’elles puissent s’insérer dans le tissus socio-économique et améliorer leur condition de vie.

Dans le communiqué qui vous présente, vous avez dit vouloir “contribuer au développement et à l’innovation de cette institution unique et merveilleuse et à atteindre de nouveaux publics”… En effet, à part la visite du musée de la Légation américaine et quelques conférences organisées de temps à autre, cette institution reste un peu en marge de la vie culturelle et intellectuelle de Tanger. Avez-vous pour mission, également, de multiplier les actions de l’Institut pour mettre davantage en valeur son rôle?

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec la prémisse de votre question. Il est vrai que nous n’organisons pas autant de conférences académiques qu’une université. Nous n’exposons pas autant de pièces importantes dans notre collection qu’un musée national. Il y a peut-être moins de concerts chez nous que dans une centre culturel classique. Mais la force de la Légation, comme je viens de décrire, c’est que nous faisons TOUT cela, et plus encore! C’est la grande diversité de nos actions, et des publiques nombreuses et variées que nous servons qui nous distingue des autres et dont nous sommes très fiers.
Un très bon exemple de la fusion de notre mission comme musée et comme centre de culture et d’apprentissage est notre exhibition dans le Parcours des Arts de Tanger. Nous exposons le travail de Fatima Gharbaoui, une femme de milieu modeste qui est venue prendre des cours d’alphabétisation à la Légation à la fin des années 90. Elle s’est faite remarquer par sa belle plume et sa soif d’apprendre et de créer. Nous l’avons encouragé et encadré et elle est devenu par la suite artiste respectée qui joue un rôle important dans la préservation de la mémoire de la Médina de Tanger.
Pendant mon mandat, je compte multiplier le nombre de personnes — comme Fatima, ou comme les jeunes écoliers marocains qui tentent leur première expérience dans un musée avec nous et sont accueillis avec chaleur, ou comme le touriste américain de passage au Maroc, qui découvre chez nous une partie importante de leur propre histoire — qui sont touchés et parfois changés par la Légation. Je veux que cette institution soit un lieu pour tous, ou chacun trouve ce dont il a besoin. J’invite tous vos lecteurs à nous rendre visite, et à découvrir ce que c’est que la Légation aujourd’hui.

Propos recueillis par Abdeslam REDDAM