Basma Ait Oubaid.

Jean-François Zevaco : un moderne au Maroc

Jean-François Zevaco naît le 8 août 1916 à Casablanca, ville où il meurt le 22 janvier 2003. Cette double appartenance — français de nationalité, casablancais de naissance et d’œuvre — résume à elle seule sa position singulière : revendiqué par beaucoup comme le précurseur et le doyen de l’architecture marocaine moderne, il appartient à cette génération qui a fait du Maroc, et de Casablanca en particulier, un laboratoire de la modernité d’après-guerre.

Formé à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, où il obtient son diplôme d’architecte DPLG en 1945, il suit notamment l’enseignement d’Emmanuel Pontrémoli puis, replié à Marseille pendant l’Occupation, celui d’Eugène Beaudoin. En 1947, il ouvre son agence à Casablanca, au moment précis où Michel Écochard prend la tête du service de l’Urbanisme et où une nouvelle génération d’architectes investit le territoire marocain. Zevaco devient membre de l’Union des architectes modernes (UAM) et l’un des fondateurs du GAMMA — Groupe des architectes modernes marocains, branche marocaine des CIAM.

Son langage, nourri de Frank Lloyd Wright et d’Oscar Niemeyer mais accordé au climat et aux traditions du pays, s’impose vite : ses premières villas blanches, aux porte-à-faux spectaculaires et aux brise-soleil incisifs — la villa Suissa à Anfa, à Casablanca, au premier rang —, sont largement publiées, notamment par André Bloc dans L’Architecture d’Aujourd’hui.

Sur près de soixante ans de carrière, Zevaco laisse environ 165 bâtiments construits, principalement au Maroc mais aussi au Tchad et au Soudan : villas, bureaux de poste, écoles, tribunaux, équipements collectifs et industriels. Deux moments cristallisent sa reconnaissance. La reconstruction d’Agadir, après le séisme de 1960, où il travaille aux côtés d’Élie Azagury et réalise la poste centrale, la caserne de pompiers, des écoles et des logements ; et, dans le prolongement de cette recherche, ses maisons à patios d’Agadir (1965), qui lui valent en 1980 le prix Aga Khan d’architecture — distinction qui récompense l’excellence architecturale dans les sociétés musulmanes. Il reçoit en 1985 la médaille d’honneur de l’Académie d’architecture.

C’est dans les années 1960 et 1970 que son œuvre prend ce caractère de plasticité du béton brut auquel on associe souvent le terme de « brutalisme » : la station thermale de Sidi Harazem, près de Fès (1960-1975), en est l’exemple le plus accompli et le plus connu. Il faut toutefois manier l’étiquette avec précaution. Si Zevaco est aujourd’hui rangé parmi les figures du mouvement, plusieurs historiens insistent sur le fait qu’il poursuit une réflexion personnelle, où le détail fait l’architecture, plutôt qu’il n’adhère à une doctrine : son béton sait être aussi bien monolithique et imposant que dynamique et presque aérien. On le qualifiera plus justement de moderne — un moderne dont les œuvres tardives en béton constituent une déclinaison méditerranéenne et marocaine du brutalisme international.

Reste l’essentiel : sa relation au Maroc. Né dans le pays, Zevaco n’y applique pas un modèle européen importé. Il y invente une synthèse, faisant dialoguer la grammaire du Mouvement moderne avec le patio, la médina, le zellige bleu et le cuivre, la lumière et la chaleur du lieu. C’est cette articulation entre modernité internationale et culture constructive locale qui fait de lui une figure emblématique — et longtemps sous-estimée — de l’architecture du XXe siècle marocain, et qui prépare directement la lecture du complexe de Sidi Harazem.

Sidi Harazem : naissance d’une icône de l’indépendance

À une quinzaine de kilomètres à l’est de Fès, dans une vallée verdoyante, sourde depuis des siècles une source d’eau minérale réputée pour ses vertus. Le lieu porte le nom du saint Ali ibn Harzihim — Sidi Harazem —, figure de la piété fassie, et il est de longue date un site de pèlerinage et de villégiature populaire. C’est sur cette oasis chargée de mémoire que Zevaco est appelé à intervenir au tournant des années 1960.

Le projet est inséparable de son moment historique. Le Maroc accède à l’indépendance en 1956 ; le jeune État cherche alors à donner forme à une modernité qui soit la sienne, et à doter le pays d’équipements publics tournés vers ses propres citoyens plutôt que vers le visiteur étranger. Conçu et édifié entre 1960 et 1975, le complexe thermal de Sidi Harazem s’inscrit dans cette commande d’État, où l’aménagement des sources et la mise en tourisme intérieur deviennent des instruments d’affirmation nationale.

Le programme est celui d’une véritable petite ville thermale, et non d’un simple bâtiment. Il fallait organiser l’accueil des baigneurs et des pèlerins autour de la source, articuler hébergement, commerce, bains et détente, tout en composant avec la topographie de la vallée et la présence de l’eau. Zevaco y répond par un ensemble fragmenté en pavillons : une grande place publique ordonnée autour d’une fontaine où jaillit l’eau de source, un hôtel, un marché, des bungalows, des piscines. Loin de poser un objet isolé, il déploie une trame d’espaces — colonnades, pergolas, patios plantés — qui réinterprète l’organisation de la médina et du jardin marocains à l’échelle d’un équipement de loisirs moderne.

Cette double inscription — dans un site sacré et populaire d’une part, dans le projet politique de l’indépendance d’autre part — fait de Sidi Harazem bien plus qu’une réalisation balnéaire. C’est là que se joue, en béton, la question qui traverse toute l’œuvre de Zevaco : comment être pleinement moderne sans cesser d’être marocain.

Une promenade architecturale en béton

Sidi Harazem n’est pas un édifice mais un paysage construit. Sur près de 14,5 hectares, entre l’oasis luxuriante et les collines arides qui l’enserrent, Zevaco refuse le bâtiment-objet au profit d’un ensemble fragmenté en pavillons reliés par des cheminements, des escaliers et des plateformes. La commande, confiée au tournant des années 1960 dans le cadre du premier grand projet de développement touristique de l’État, est lue par l’architecte comme une promenade architecturale organisée autour de l’eau ruisselante et renouant avec les trois vocations historiques du lieu : le soin, la spiritualité et la villégiature. Tout le génie du parti tient dans cette dissémination maîtrisée : on ne contemple pas Sidi Harazem, on le traverse.

La séquence d’entrée : une sculpture habitée

L’arrivée est marquée par une tour de béton élancée, véritable signal sculptural. Loin d’un simple portique, c’est un empilement proliférant de blocs en porte-à-faux, diversement texturés et orientés, dont la composition évoque les maquettes constructivistes ; des jardinières y étaient intégrées à la structure même. De ce pivot, le parcours bifurque : un chemin conduit d’un côté vers l’hôtel, tandis qu’une succession d’escaliers et de paliers descend de l’autre vers la piscine circulaire. La séquence d’entrée règle ainsi, dès le premier regard, la double promesse du lieu : l’hébergement et le bain.

La place, le marché, la trame de la médina

Le cœur public s’organise autour d’une grande place couverte d’un vaste auvent, à laquelle on accède par un escalier et qui fait office de point de distribution. Là jaillit la fontaine d’eau de source, autour de laquelle se déploient colonnades orthogonales, pergolas et patios plantés : Zevaco réinterprète explicitement la trame de la médina marocaine — sa hiérarchie d’espaces, son ombre, son rapport au seuil — à l’échelle d’un équipement de loisirs moderne. La promenade mène à une kissaria, halle de marché couverte qui fait directement écho à celle de Fès, mais dont la toiture est ici composée d’une résille de pyramides de béton creuses. Le geste résume la méthode : une typologie vernaculaire, réinventée sans nostalgie par un vocabulaire purement tectonique.

L’hôtel : la dalle, les pilotis et l’eau

Pièce maîtresse, l’hôtel (édifié à partir de 1965) est une dalle horizontale courte et élégante, soulevée sur des pilotis lamellaires en V. Le dispositif n’est pas que plastique : le bâtiment est littéralement pensé autour de l’eau, surélevé pour que celle-ci puisse circuler librement sous lui, l’édifice paraissant flotter au-dessus de son jardin. À l’intérieur, Zevaco multiplie les prouesses — notamment un escalier suspendu à la réception — et un soin du détail constructif (garde-corps, raccords, murs sous pilotis) dont les dessins d’origine conservés en archives attestent la minutie. C’est dans ces détails que son béton se rapproche moins du brutalisme massif que des œuvres sensibles de Frank Lloyd Wright et de Carlo Scarpa.

La piscine ronde et le disque flottant

Élément le plus emblématique, le bassin extérieur circulaire est protégé par un large disque de béton qui semble flotter au-dessus de l’eau, sans appui visible. La figure condense tout l’art de Zevaco : faire produire au matériau le plus lourd — le béton brut — des effets de légèreté, de suspension et d’apesanteur. Le complexe comptait aussi de nombreux bungalows, un riad à bassins, des piscines et une fontaine publique de boisson.

Matériaux, lumière et style

Le parti matériel est d’une grande franchise : béton laissé brut, formes audacieuses aux structures saillantes, orchestrées par un jeu permanent d’ombre et de lumière que rend possible la lumière crue du site. Sur cette base monochrome, Zevaco introduit des touches localisées d’identité marocaine — le zellige bleu, le cuivre — qui accrochent la lumière et ancrent l’édifice dans sa culture. Stylistiquement, la référence à Oscar Niemeyer affleure dans la plasticité des formes, celle de Frank Lloyd Wright dans la tectonique et l’enracinement au sol. Mais l’ensemble échappe à la simple application doctrinale : on parle à juste titre, pour Zevaco, d’un brutalisme lyrique — un béton expressif, poétique, jamais brutal au sens péjoratif.

Les points forts, en synthèse

Trois qualités font de Sidi Harazem une œuvre de référence. D’abord, l’art du parcours : une composition fragmentée qui dramatise la traversée et orchestre la découverte, plutôt qu’elle n’impose une masse. Ensuite, la synthèse critique du vernaculaire : médina, kissaria, patio et riad ne sont pas cités mais réinventés par les moyens propres du béton. Enfin, la dialectique du lourd et du léger : pilotis qui libèrent le sol, disque qui flotte, dalle qui plane, escalier suspendu — partout le matériau massif est mis en tension avec l’apesanteur. C’est cette maîtrise simultanée de l’urbanisme du parcours, de la culture constructive locale et de l’expression structurelle qui justifie son statut de chef-d’œuvre de l’architecture marocaine moderne.

Un chef-d’œuvre en sursis

Après deux décennies de faste — la station fut, dans les années 1970 et 1980, l’une des destinations de villégiature les plus prisées des Marocains —, Sidi Harazem est entrée dans un long déclin. La fermeture progressive de plusieurs de ses équipements et les transformations successives ont peu à peu altéré l’unité de l’ensemble. Mais l’œuvre la plus vaste de Zevaco n’est pas une ruine morte : c’est un chef-d’œuvre en sursis, un monument encore partiellement vivant.

Le site demeure aujourd’hui en activité, mais de façon partielle. L’hôtel accueille toujours des visiteurs, la piscine fonctionne et l’eau thermale reste accessible : la vocation première du lieu — le bain et la villégiature — n’a jamais cessé. En revanche, des pans entiers de la composition de Zevaco sont fermés au public ou laissés sans entretien : les marchés, le grand jardin, et jusqu’à certains des plus beaux gestes de l’architecte, tels les escaliers autoportants d’inspiration scarpienne. C’est cette coexistence d’espaces encore vivants et de fragments inaccessibles qui donne au complexe son visage actuel — celui d’un monument à demi habité, dont une part attend toujours qu’on s’en occupe.

Des intentions de sauvegarde ont existé, mais aucune n’a, à ce jour, débouché sur une véritable réhabilitation : aucun chantier d’envergure n’a été engagé, et le devenir du projet demeure incertain. La situation dépasse pourtant le cas d’un seul édifice. Elle pose la question, vive au Maroc comme dans tout le Maghreb, du statut du patrimoine moderne : reconnu trop tard, mal protégé juridiquement, souvent perçu comme un encombrant héritage de béton plutôt que comme une création nationale. Or Sidi Harazem est précisément le contraire — une architecture de l’indépendance, pensée pour les Marocains, où le Mouvement moderne se met au service du vernaculaire et du collectif. Laisser dépérir cette œuvre, ce ne serait pas perdre un bâtiment, mais effacer la preuve construite qu’une modernité marocaine a existé, autonome et inventive.

Reste l’essentiel, que le temps n’a pas entamé : la leçon d’architecture. La promenade fragmentée, le dialogue du béton et de l’eau, la dialectique du lourd et du léger, la réinvention de la médina et du patio — tout cela continue de faire de Sidi Harazem un cas d’école et une référence pour qui veut comprendre comment Jean-François Zevaco a réconcilié, sur un même site, la rigueur du moderne et la mémoire d’un lieu. Le sursis dans lequel se trouve le complexe ne diminue pas sa valeur ; il en augmente l’urgence.