De Tanger à Tétouan, de Larache à Chefchaouen et Al Hoceima, les mêmes mots reviennent dans les commissariats et les urgences: suicide, dépression, overdose. En dix ans, les cas ont explosé dans le Nord. On en parle à voix basse, on enterre vite, on met ça sur le compte du destin. Pourtant c’est une crise sanitaire.

Les chiffres nationaux donnent le vertige. Selon le Plan Santé Mentale 2030 présenté début septembre à Rabat par le ministère de la Santé, 6,5 millions de Marocains vivent avec un trouble mental, dont 2 millions d’enfants et de jeunes de moins de 25 ans. Et 85% d’entre eux ne reçoivent aucun traitement. La couverture des services ne dépasse pas 15,3%.
On parle d’une vie entière : 48,9% des Marocains de 15 ans et plus ont déjà présenté, présentent ou présenteront un trouble mental au cours de leur existence. Et si on regarde à un instant T, la prévalence actuelle est de 17,4%, soit ces 6,5 millions.
Dans le détail :
– La dépression touche 26% de la population, ce qui place le Maroc au 3e rang africain derrière la Tunisie et le Lesotho. C’est la première cause d’absentéisme et d’invalidité. World Population Review estime à 2,3 millions le nombre de personnes dépressives, soit 6,54% de la population en 2025.
– Troubles anxieux : environ 9%
– Troubles psychotiques : 5,6%
– Schizophrénie : 1%
– Idées suicidaires : 6% de la population
Le coût? 64 milliards de dirhams par an, soit 4,8% du PIB en perte de productivité, arrêts maladie et incapacités. Le ministère évalue la perte liée à la seule dépression à 21 milliards de dollars cumulés d’ici 2050.
Pourquoi le Nord est en première ligne? Parce que le système est à l’os. Le Maroc compte 1 psychiatre pour 100.000 habitants, contre 1,7 en moyenne mondiale, et 6,43 lits psychiatriques pour 100.000 habitants, contre 13,3 au niveau mondial. Dans les provinces du Nord, il faut parfois parcourir 200 km pour voir un spécialiste. Résultat, les familles se tournent vers la roqya, le fqih, le silence.
On continue de traiter la dépression comme de la folie, la consultation psy comme un luxe de privilégiés, un caprice de gens qui « ont trop de temps ». On oublie que la plupart des maladies physiques ont une origine psychologique, que la négligence d’une anxiété mène à la dépression, la dépression à l’addiction. Alcool, cannabis, anxiolytiques détournés, médicaments qui créent eux-mêmes une dépendance: la boucle est bouclée.
L’objectif officiel du plan 2030 est clair : réduire de 10% les décès par suicide et faire passer la prévalence sous les 16%, avec une enveloppe de près de 4 milliards de dirhams, contre 457 millions pour le plan 2013.
Mais sans briser le tabou à Tanger, sans psychologues scolaires dans chaque lycée de Larache, sans centres d’écoute gratuits à Al Hoceima et Chefchaouen, les chiffres continueront de grimper. La santé mentale n’est pas un luxe. C’est une urgence.
Si vous ou un proche allez mal, parlez-en à votre médecin traitant ou à un professionnel de santé mentale. Au Maroc, vous pouvez contacter le centre d’écoute Allo Yakada au 08 00 100 47 47.