« …Le notaire, en somme, n’authentifie plus seulement des actes, il garantit la fiabilité d’un marché entier. C’est cette exigence-là, plus que toute autre, qui doit guider l’évolution de notre profession… »
Comme pour ses partenaires et de nombreux investisseurs, Maître Ghita Emtil, est depuis longtemps une de nos rares fidèles références à Tanger, capable de nous informer sur l’état des lieux de la profession et des secteurs qui l’intéressent.
Foncier, investissements, problèmes liés au développement de la profession, sans langue de bois, voici l’interview qu’il faut absolument lire..
Comment évaluez-vous le climat de l’investissement immobilier à Tanger?
Tanger ne se contente plus d’observer sa propre mutation, elle l’orchestre. Sa position de charnière entre deux continents, l’essor de Tanger Med et la consécration de Tanger Tech comme zone d’accélération industrielle composent un terrain où convergent des logiques d’investissement longtemps restées disjointes. Trois profils structurent aujourd’hui ce marché: les Marocains résidant à l’étranger (MRE), les investisseurs étrangers, et les investisseurs marocains installés sur place. Les MRE investissent moins par calcul financier que par fidélité à une géographie intime, celle du retour annoncé. Les investisseurs étrangers, eux, lisent Tanger comme une promesse de rendement de plus en plus rare ailleurs. Quant aux investisseurs marocains installés au pays, ils se redéploient massivement vers l’industriel et la logistique, dans le sillage direct de Tanger Med et de ses zones franches. Trois temporalités, trois rationalités, une même ville qui absorbe tout cela sans se fragmenter.
Quels sont les principaux blocages que vous rencontrez?
La pratique notariale à Tanger se heurte régulièrement à des écueils bien identifiés, qui sont autant de signaux d’alerte pour qui veut transiger sereinement. Le premier tient à l’incomplétude du titre foncier: tant qu’un bien n’est pas immatriculé dans les formes, aucune transaction ne peut être tenue pour pleinement sécurisée. Mais ce constat connaît une évolution réjouissante dans des quartiers comme la Kasbah ou la Médina, où l’afflux d’investisseurs a justement incité de nombreux propriétaires à engager des procédures d’immatriculation pour assainir des titres jusque-là incertains. C’est un marché qui se régularise de lui-même, porté par sa propre attractivité, et c’est un signal très positif pour l’avenir de ces quartiers historiques.
L’autre difficulté récurrente est l’indivision successorale, qui peut paralyser un dossier pendant des mois dès qu’un héritier manque ou diverge, surtout lorsque certains résident à l’étranger. C’est précisément pour cette raison que je recommande systématiquement à mes clients ayant des enfants de régulariser leur situation patrimoniale de leur vivant, en attribuant clairement les biens à chacun plutôt que de laisser l’indivision s’installer après le décès. Anticiper, c’est épargner à ses héritiers des années de blocage et de conflit, et c’est tout le sens du conseil notarial: prévenir plutôt que subir.
Quelles sont les erreurs les plus fréquentes, et quel est le rôle du notaire?
L’acheteur pèche le plus souvent par précipitation: il s’engage, parfois financièrement, avant même d’avoir interrogé le titre du bien. Le vendeur, lui, pèche par omission: il avance sans avoir réglé sa situation fiscale ou sans avoir trouvé d’accord avec ses cohéritiers sur le partage du bien. Le notaire n’est pas là pour constater ces erreurs après coup, il est là pour les prévenir. Avant toute signature, il vérifie la situation juridique du bien, l’identité réelle des parties, la conformité fiscale, et prévoit des clauses de protection qui mettent chaque partie à l’abri de l’imprévu, qu’il s’agisse d’un financement bancaire non obtenu ou d’une autorisation administrative en attente. L’acte authentique n’est que l’aboutissement visible d’un travail de sécurisation qui se joue presque entièrement avant lui.
Comment voyez-vous l’évolution du métier de notaire?
Le notariat se réinvente sur trois fronts à la fois. La digitalisation, d’abord, redessine déjà nos pratiques à un rythme inédit: Tawtik, la plateforme numérique de la profession, a profondément transformé notre façon de traiter les actes, et le Conseil national de l’Ordre des notaires vient lui-même de lancer son portail électronique, conçu pour renforcer la communication entre confrères et avec le public, dans un esprit de transparence et de modernité. La création du registre des procurations, encore récent, relève de cette même ambition: il centralise désormais l’ensemble des procurations notariées dans une base unique consultable par les confrères, ce qui permet de vérifier en temps réel la validité d’une procuration et d’éviter qu’un mandat révoqué ou périmé ne soit utilisé pour spolier son titulaire. La lutte contre le blanchiment d’argent, ensuite, impose au notaire des obligations de vigilance et de signalement strictes auprès de l’Autorité Nationale du Renseignement Financier, au même titre que les avocats ou les experts-comptables. Ce n’est pas une hypothèse d’école: des notaires marocains ont déjà alerté les autorités sur des opérations suspectes, parfois liées à des réseaux transfrontaliers. Le notaire, en somme, n’authentifie plus seulement des actes, il garantit la fiabilité d’un marché entier. C’est cette exigence-là, plus que toute autre, qui doit guider l’évolution de notre profession.
Propos recueillis par Abdeslam REDDAM



























