Dans 30 ou 40 ans, Tanger comptera très peu de gens nés durant les années 60 et 70. Ceux qui auront la chance de le faire seront des témoins centenaires.
L’année 2050 arrivera bientôt et durant cette période il y aura une nouvelle génération qui vivra à Tanger, sans doute en ignorant une grande partie de son histoire, de son langage et de ses traditions et coutumes.
C’est pour cela qu’il devient du droit des Tangérois (ce qui en reste encore) de protéger la mémoire de leur ville.
Une mémoire d’une richesse très particulière mais dont les éléments essentiels sont en train de disparaître petit à petit et sont remplacés par d’autres nouvelles habitudes et manifestations.

Bâtiments et architecture
Sur le plan architectural et urbanistique, Tanger a énormément changé. La ville du 21ème siècle ne ressemble en rien à celle des années 40-50 et 60-70.
90% des anciennes villas du parc Brooks, Rass Masallah, Marshane et la zone de la Playa ont disparu et ont été remplacées par des immeubles qui n’ont aucun charme. La construction  verticale a rendu très moche le centre-ville, et bruyant surtout.
Même dans l’ancienne Médina l’opération de réaménagement était certes applaudie mais sans plus. L’idée du copier coller dans la forme des bâtiments restaurés, avec les mêmes portes et les mêmes couleurs, a fait perdre à cet espace son cachet du passé.

Les avis sont aussi houleux concernant le réaménagement de la Corniche de l’ancienne avenue d’Espagne, qui était l’une des plus belles avenues avec ses centaines de palmiers importés la zone de Elche en Espagne, et sa plage qui a entièrement perdu son âme. Tout a été rasé sur cette avenue pour construire une autoroute à l’origine de nombreux accidents mortels chaque année.
Même le port de Tanger qui faisait vivre la moitié des habitants de la ville durant plus d’un siècle, a littéralement perdu de son potentiel.

Des traditions qui ne font plus l’unanimité

Tanger voit aussi disparaître ses traditions, coutumes et habitudes d’antan. Pour tout le monde, avoir misé sur l’industrie était une bonne solution pour créer plus d’emplois dans cette ville. Mais de l’avis d’une grande majorité des Tangérois, l’état a trop misé sur ce secteur jusqu’à bouleverser entièrement le style « Tangérois » de la vie simple des gens.
Parmi les conséquences « négatives » de ce choix jugé trop poussé, Tanger souffre aujourd’hui de nombreux  embouteillages qui étranglent la majorité de ses quartiers, d’une pollution, notamment sonore, qui multiplie les cas graves des maladies dont le stress. Mais pas uniquement.

Le langage local et même les habits

La plus grave conséquence est le changement des modes de vie des populations locales. Un changement souvent radical qui a surtout touché le langage local constitué de mots en arabe mais aussi en espagnol et en anglais.

Actuellement, le langage parlé à Tanger est importé de toutes les régions du Maroc. Plusieurs nouveaux quartiers ont été construits dans la périphérie abritant des milliers de familles travaillant dans la majorité dans les nouvelles usines. Dans ces zones on ne parle pas le Tangérois, langage qui commence petit à petit à se réduire aussi dans les vieux quartiers.

Un autre phénomène dérange énormément les populations locales est cette manière de se vêtir chez une catégorie de jeunes citoyennes installées à Tanger durant cette dernière décennie. Sortir chez l’épicier du coin ou aller au Hammam du quartier en portant son pyjama n’est pas des coutumes de la société Tangéroise, ni dans tout le Nord du Maroc. Personne n’accepte ce « style » de comportement qui ne cesse pourtant de s’imposer et de grandir. Un mode de vie refusé comme l’est aussi celui des femmes « Hannayat » qui ont envahi Sour Maagazine (et la rue du Mexique pendant les jours des fêtes religieuses). A Tanger, quand les jeunes filles voulaient s’offrir un tatouage de henné, elles invitaient la Hennaya chez elles discrètement ou attendaient des occasions spéciales comme une fête de mariage, la fête du Mouloud, la circoncision d’un garçon de la famille, etc. S’asseoir sur un tabouret à Sour Maagazine durant une séance de Henné était « ayb » et « hcouma ».
Pour toutes ces raisons il est devenu urgent que des associations locales créent des projets visant à sauvegarder cette richesse locale. Redonner vie à ce patrimoine immatériel qui est en voie de disparition, et protéger, entre autres, la darija locale surtout chez les enfants, etc., aiderait à sauvegarder l’identité de cette ville et sa mémoire.
A.R.