Je suis heureux d’accompagner ici le travail de Mostafa Akalay, d’autant plus que j’ai eu l’honneur de signer la préface de cet ouvrage. Ce livre s’inscrit dans un effort salutaire de réhabilitation d’un pan de l’histoire urbaine marocaine longtemps relégué : celui des formes bâties issues du moment colonial, en particulier dans le Nord du Maroc, et plus précisément à Tétouan. Il permet de donner une profondeur historique à des espaces que nous croyions bien connaître, mais dont les racines, les logiques et les intentions restaient encore mal documentées. Ce n’est pas un livre polémique, c’est un livre de synthèse. Un travail patient, fondé sur des archives peu accessibles, une lecture fine de la ville, et une volonté de raconter l’histoire urbaine sans idéologie ni anachronisme. Il s’inscrit dans un courant de recherche aujourd’hui essentiel : celui qui ne sépare plus la forme urbaine de son contexte de production, de ses logiques de pouvoir, et de ses implications patrimoniales contemporaines.

I. Un livre qui restitue la généalogie d’une ville construite dans l’ombre
L’une des grandes qualités de cet ouvrage est de montrer que la ville nouvelle ne surgit pas en 1913, avec le début officiel du protectorat espagnol, mais prend racine bien plus tôt, dès la «guerre» hispano-marocaine de 1859-1860. Tétouan, alors occupée par l’armée espagnole jusqu’en 1862, devient un objet de réflexion stratégique, un enjeu diplomatique et un lieu d’expérimentation territoriale. Pendant ces deux années d’occupation, les techniciens, militaires, commerçants et diplomates espagnols amorcent une mise en place discrète mais déterminante des instruments du pouvoir urbain. Ils jettent les bases d’un projet territorial dont les effets concrets n’émergeront que plusieurs décennies plus tard. C’est une approche qui refuse la discontinuité brutale et révèle, au contraire, une lente gestation du contrôle territorial. On y découvre un processus de transformation silencieuse, où les décisions politiques se traduisent en formes urbaines bien avant toute reconnaissance officielle. Ainsi relues, les périodes de latence apparaissent comme des moments décisifs de structuration active. L’espace de la ville devient alors le miroir des stratégies diplomatiques espagnoles, plus qu’un simple théâtre périphérique.

II. Une approche croisée: urbanisme, architecture, politique
Ce livre articule avec clarté trois dimensions essentielles à la compréhension de l’histoire urbaine: l’évolution politique, la transformation spatiale, et l’architecture comme langage du pouvoir. Il nous invite à lire les plans, les tracés, les bâtiments comme autant de gestes politiques. L’auteur analyse l’installation progressive d’une administration, d’un encadrement militaire et technique, et d’un quadrillage urbain qui annonce les logiques du protectorat. Mais il ne s’arrête pas aux intentions: il décrit aussi les résistances, les lenteurs, les ajustements. Tétouan devient ici un cas d’école. Elle n’est ni Casablanca ni Rabat: elle incarne une urbanisation à faible intensité, mais à forte portée stratégique, un urbanisme du seuil entre contrôle et observation. Cette démarche permet aussi de mieux comprendre la spécificité du modèle espagnol, souvent plus modeste en apparence, mais non moins structurant. Il s’agit d’un urbanisme d’accompagnement, d’infiltration douce, qui permet d’ancrer une présence politique sans nécessairement la proclamer hautement. Cela donne une leçon de subtilité dans la manière dont l’urbanisme peut être instrumentalisé à des fins d’administration.

III. Une démarche d’historien de terrain
Le mérite de l’auteur est aussi d’avoir mis en œuvre une méthode de recherche rigoureuse. Le recours aux archives espagnoles est ici essentiel: plans d’époque, correspondances diplomatiques, rapports d’ingénieurs et documents militaires. Il les croise avec une lecture attentive de la ville contemporaine, dans ses strates et ses usages. Ce travail est aussi celui d’un arpenteur, d’un homme du terrain, qui connaît chaque quartier, chaque seuil. Cela donne au texte une justesse particulière, un équilibre entre distance critique et empathie urbaine. Mostafa Akalay observe la ville comme un organisme vivant, qui porte les marques du passé dans son épiderme architectural. On reconnaît là une démarche d’urbaniste sensible, doublée d’un historien rigoureux. L’ensemble témoigne d’un engagement à restituer une mémoire urbaine sans complaisance, mais avec précision et honnêteté intellectuelle. C’est également un plaidoyer pour une nouvelle manière de lire nos villes, en leur rendant leur densité historique et symbolique.

IV. Une mémoire à réintégrer
Ce livre, au fond, pose une question essentielle : comment intégrer l’héritage colonial dans notre récit urbain et patrimonial ? Loin de toute glorification, il s’agit ici de comprendre comment ces formes urbaines ont émergé, avec quelles logiques, quelles contraintes, quelles stratégies. Longtemps regardées avec gêne ou rejet, ces villes nouvelles – ou extensions coloniales – méritent aujourd’hui d’être analysées, documentées, mises en débat. Ce livre contribue à cette mise en visibilité. Il nous rappelle que le patrimoine n’est pas toujours consensuel, qu’il peut être complexe, stratifié, voire conflictuel. Mais c’est justement cette complexité qui le rend digne d’attention. Le regard que propose l’auteur n’est ni apologétique ni accusateur : il est lucide, documenté, rigoureux. En cela, il ouvre un champ essentiel pour repenser le rapport entre ville, mémoire et territoire. À l’heure où l’on débat de plus en plus des monuments, de leur légitimité, de leur reconversion ou de leur effacement, ce travail nous rappelle combien il est nécessaire de connaître avant de juger, et de comprendre avant de condamner.
Conclusion
En tant qu’historien de l’urbain et du patrimoine, mais aussi témoin d’un certain rapport au territoire, je tiens à souligner l’importance de cette publication. Elle nous invite à penser la ville non pas comme un simple décor, mais comme une construction historique, sociale et politique. Elle montre que la ville moderne marocaine ne commence pas avec l’indépendance, mais bien avant, dans une temporalité plus longue, faite de compromis, de tensions, de négociations. Ce travail contribue à redonner à Tétouan la profondeur qu’elle mérite, à la sortir d’un récit binaire, et à l’inscrire dans l’histoire complexe des villes méditerranéennes. C’est en cela que cet ouvrage est non seulement utile, mais nécessaire. Il ne se contente pas de compléter une histoire : il en modifie la cartographie. Et cela, dans le domaine de l’urbain, constitue toujours un geste de grande portée.

  • Par Mohamed MÉTALSI