27 JANVIER – 27 FEVRIER 2024
VERNISSAGE LE 27 JANVIER 2024 A 18H
La Galerie KENT est heureuse de présenter l’exposition de la jeune lauréate des Beaux-Arts de TétouanZINEB BOUCHRA
15 Secondes de Chaos
Amine Boushaba
Le 29 février 1960 à 23 h 40, en quelque secondes, l’un des séismes les plus meurtrier du XXe siècle a rayé la ville d’Agadir de la carte. Plus de 12.000 personnes seront tuées et quelque 25.000 blessées. La belle cité balnéaire qui souriait au soleil 365 jours par an n’est plus que décombres. Les premières images illustrant l’ampleur de la catastrophe et la détresse des éplorés font le tour du monde et marquent durablement les esprits jusqu’à nos jours. Car il y a indéniablement une dimension bouleversante liée à la précarité de la condition humaine face au déchainement des éléments qui reste ancrée dans nos mémoires. Sans entrer dans un débat, que nous sommes très loin de maîtriser, sur une quelconque transmission intergénérationnelle des traumatismes, il serait curieux de se poser la question de savoir, pourquoi une jeune artiste, native de la ville certes, mais la vingtaine à peine entamée, entend-elle faire œuvre de mémoire en réveillant le souvenir d’un événement traumatique de plus d’une soixantaine d’années? Les travaux de Zineb Bouchra sont-ils une simple documentation d’évènements qu’elle n’a pas vécue ou quelques réminiscences d’un subconscient porté par quelques drames familiaux profondément enfouis. Car c’est en feuilletant un album de famille que l’artiste a entamé son travail de fouille, d’exhumation et de mise en forme. Une exploration qu’elle confortera avec une longue recherche. De l’œuvre de Mohammed Khair Eddine, à Akira Kurosawa, de Anselm Kiefer à Leonardo Drew ou encore Kader Attia, c’est la notion de «récupération» ou plutôt de «réparation», en tant que constante de la nature humaine que l’artiste évoque. Zineb Bouchra explore ici l’éventualité d’une transmission familiale des traumatismes enfouis tout en s’interrogeant sur la manière dont les générations ultérieures portent le poids émotionnel des événements passés, même s’ils les ont vécus à travers les récits familiaux. Les fragments visuels et symboliques dans ses œuvres révèlent une quête personnelle pour comprendre et exprimer les traces du passé qui résonnent au sein de sa propre histoire familiale. En traitant du séisme d’Agadir, il n’est nullement question pour l’artiste d’éloges des ruines d’un romantisme nostalgique, ni d’une archéologie du futur mais bien de déflagration. D’une esthétique de la catastrophe, d’une certaine ordonnance du chaos. Car, à voir ses travaux, d’une abstraction faites de fragments disséqués, il nous parait que ce que semble vouloir saisir Zineb Bouchra ce ne sont point les conséquences d’un quelconque traumatisme latent, mais bien ces 15 secondes de chaos que durera la terrible frappe. Des objets détruis, brûlés, désarticulés, des fragments de murs pulvérisés ou soufflés… semblent saisis dans leur chute incessante, qui parfois se télescopent. De ces fragments d’un bâtiment démoli, on décèle un bout de vêtement, un jouet d’enfant, des ustensiles ménagers et des fournitures scolaires… et le métal se mélangeant aux morceaux de béton gris. Le caractère éclaté, brisé, détaché des fragments évoque une violence et renvoie à une blessure, une fracture, une rupture, une perte, une solitude… Il est aussi le germe d’un monde à venir qui par la force du réassemblage peut contribuer a créer une autre réalité donner naissance à un nouvel ensemble, un nouveau tout. C’est à se demander si Zineb Bouchra à travers son récit du chaos, documente-elle un évènement du passé ou si elle n’illustre pas la marque de notre monde disloqué comme une réponse à notre réalité ? Les nombreux conflits armés de ces dernières décennies n’ont laissé que des champs de ruines, des constructions réduites en miettes, des corps brisés et mutilés. Face à l’insouciance de l’homme et à son ingratitude, n’y a-t-il que le chaos comme réponse immédiate ? Un chaos face auquel nous tentons de résister en inventant des ordres excessifs, comme si tout désordre était une menace existentielle. Or une jeunesse ne peut s’épanouir sans désordre, sans bruit, sans résistance. Zineb Bouchra est justement une jeune artiste. De cette génération qui fait face à un futur qui ne fait plus rêver et dans lequel il est très difficile de se projeter. Avec ses fragments, qu’ils soient visuels ou symboliques, elle construit un récit complet, fait aussi bien d’histoires individuelles que collectives, d’une bien étonnante acuité qui capture avec finesse la tension entre la destruction brutale et la résilience humaine.

























