La formation comme levier majeur de qualité, de compétitivité et d’avenir pour le tourisme marocain

Il arrive des moments où un pays doit se poser une question décisive : non pas seulement combien il grandit, mais *de quelle manière il veut grandir*.

Le Maroc vit aujourd’hui l’un de ces moments. Les chiffres du tourisme sont remarquables. Le pays a battu des records de fréquentation, a augmenté ses recettes touristiques et a renforcé sa position comme l’une des destinations les plus dynamiques de l’espace méditerranéen et africain. Tout cela mérite d’être salué. Mais lorsqu’on observe avec lucidité l’évolution du secteur, on comprend que le véritable débat ne se situe plus uniquement dans le nombre d’arrivées, dans la promotion ou même dans l’investissement en infrastructures. Le grand débat est ailleurs : *il se trouve dans les femmes et les hommes*.

Car le tourisme, avant d’être des hôtels, des aéroports, des routes ou des campagnes de communication, est une expérience humaine. Et toute expérience humaine dépend, dans une large mesure, de la formation, de l’attitude, de la sensibilité et de la préparation de celles et ceux qui la rendent possible.

En 2024, le Maroc a accueilli *17,4 millions de touristes, soit une hausse de **20 % par rapport à 2023, dépassant même ses niveaux d’avant-pandémie et atteignant par avance des objectifs stratégiques fixés pour les années suivantes. En parallèle, les recettes touristiques ont atteint **112 milliards de dirhams*, un chiffre qui confirme le poids croissant du secteur dans l’économie nationale.

Ce sont là des données qui parlent d’attractivité, de confiance internationale et de capacité de positionnement. Mais elles nous obligent aussi à réfléchir avec honnêteté : lorsqu’une destination croît aussi vite, son capital humain progresse-t-il au même rythme ?

C’est là, à mes yeux, la question centrale.

Le Maroc a démontré qu’il savait attirer des visiteurs. Il a su construire une image, se connecter à de nouveaux marchés, améliorer son accessibilité et projeter une marque touristique de plus en plus solide. Mais le niveau supérieur ne s’atteint pas seulement avec davantage de touristes ; il s’atteint avec *un meilleur service, une professionnalisation plus forte et une culture durable de la qualité*. Et cela, on ne l’obtient qu’en formant bien.

La formation dans le tourisme n’est pas un complément du système. Elle n’est ni un luxe institutionnel ni une note secondaire dans les plans stratégiques. Elle est le socle réel sur lequel repose la compétitivité d’une destination. Un pays peut disposer de paysages magnifiques, d’une culture riche, d’une gastronomie puissante et d’une situation géographique privilégiée. Mais s’il échoue dans l’accueil, dans l’hospitalité professionnelle, dans les langues, dans la gestion, dans la commercialisation ou dans la capacité à résoudre les problèmes, tout ce potentiel perd en force.

Je l’ai toujours défendu : dans le tourisme, la différence ne se joue pas uniquement sur ce qu’un territoire possède ; elle se joue surtout sur *la manière dont ce territoire le transmet, le valorise et le fait vivre*.

Et le Maroc, précisément maintenant qu’il est en pleine expansion, doit investir avec détermination dans cette qualité de transmission. Il doit renforcer la formation technique, certes, mais aussi la formation humaine. Il a besoin de professionnels capables d’accueillir avec excellence, de communiquer avec empathie, de gérer avec rigueur et de représenter le pays avec fierté et compétence. Il a besoin de personnes qui comprennent que chaque visiteur n’est pas un simple chiffre dans une statistique, mais une opportunité de fidélisation, de réputation et de création de valeur partagée.

La feuille de route touristique marocaine 2023-2026 prévoit la création de *200 000 nouveaux emplois* dans le secteur. C’est une ambition légitime et nécessaire. Mais créer de l’emploi ne suffit pas. La véritable question est de savoir quel type d’emploi le pays souhaite créer. Car le tourisme peut générer du volume sans générer de qualité. Il peut ouvrir des opportunités sans consolider de véritables parcours professionnels. Il peut employer sans professionnaliser. Et c’est précisément là que la formation fait la différence entre une croissance superficielle et un développement structurel.

Cette réflexion devient encore plus importante lorsqu’on observe la réalité du marché du travail. Le Maroc continue de faire face à des défis importants en matière de chômage, notamment chez les jeunes, les femmes et les diplômés. Dans ce contexte, le tourisme peut et doit être une porte d’inclusion, de mobilité sociale et de dignification professionnelle. Mais pour que cela devienne une réalité, le secteur ne peut pas se contenter d’absorber de la main-d’œuvre ; il doit devenir une école de compétences, un espace de développement et une plateforme concrète de progression.

C’est pourquoi il est encourageant de constater que le pays a commencé à faire évoluer plusieurs leviers en ce sens. L’OFPPT a élargi sa capacité de formation, a ouvert de nouveaux centres et a modernisé une partie de son offre pédagogique. Dans le domaine du tourisme, de l’hôtellerie et de la restauration, des réformes ont été engagées afin de renforcer les langues, les soft skills et l’employabilité. Cette évolution est importante, car elle reconnaît une réalité longtemps sous-estimée : le tourisme n’a pas besoin uniquement de compétences opérationnelles, mais aussi d’intelligence relationnelle, de capacité d’adaptation et de vision du service.

Le modèle des nouvelles *Cités des Métiers et des Compétences* mérite à cet égard une attention particulière. Elles sont pensées comme des espaces davantage reliés aux réalités économiques et territoriales. Le cas de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, avec une offre spécifique dédiée au tourisme et à l’hôtellerie et des environnements pédagogiques proches de la pratique réelle, va clairement dans la bonne direction. Car l’une des grandes erreurs de nombreux systèmes de formation touristique a été de trop séparer la salle de classe de l’entreprise, la théorie du client, le contenu du contexte. Bien former signifie rapprocher l’apprentissage du réel.

Et pourtant, le défi reste immense.

Il ne suffit pas d’augmenter le nombre de places. Il ne suffit pas d’inaugurer des centres. Il ne suffit pas de multiplier les programmes si ceux-ci ne sont pas pleinement connectés à ce qu’exige aujourd’hui le tourisme contemporain. Le visiteur actuel attend bien davantage qu’une chambre propre ou qu’un repas correct. Il attend de l’authenticité, de l’agilité, de l’expérience, de la réactivité, de la personnalisation et de la confiance. Cela oblige à revoir en profondeur ce que l’on enseigne, comment on l’enseigne et dans quel objectif on l’enseigne.

La formation touristique au Maroc devrait, selon moi, se consolider autour de cinq piliers essentiels.

Le premier est la *maîtrise des langues*, car la langue n’est pas un accessoire : elle est accueil, vente, sécurité et relation.

Le deuxième est la *digitalisation*, car le tourisme ne se décide plus uniquement dans une agence ou à une réception, mais sur des plateformes, via les moteurs de recherche, la réputation en ligne, les réseaux sociaux et la gestion intelligente des données.

Le troisième est la *culture du service*, comprise non pas comme une obéissance mécanique, mais comme un professionnalisme fondé sur l’écoute, l’empathie et la capacité d’anticiper les besoins de l’autre.

Le quatrième est la *durabilité*, car l’avenir du tourisme dépendra de la capacité à préserver les territoires, les identités, les ressources et l’équilibre de la coexistence.

Et le cinquième, peut-être le plus décisif, est la *formation continue*, car un secteur vivant ne peut pas s’appuyer sur des savoirs figés.

Aucune destination ne peut aspirer à l’excellence si elle ne fait pas de l’apprentissage un processus permanent.

Dans cette perspective, former n’est pas une dépense. Former, c’est investir. Investir dans la réputation, dans la productivité, dans l’expérience client, dans la différenciation et dans l’avenir. Un serveur mieux formé n’accueille pas seulement mieux : il représente mieux son pays. Un réceptionniste maîtrisant les langues et le discernement ne se contente pas de résoudre des incidents : il crée de la confiance. Un guide bien préparé ne se limite pas à informer : il transmet une identité. Un dirigeant touristique doté de vision ne fait pas qu’administrer : il construit une destination.

Et cela est particulièrement important pour le Maroc, pays d’une richesse territoriale, culturelle et humaine extraordinaire. La diversité de ses paysages, la profondeur de son patrimoine, la force de sa gastronomie, la singularité de son histoire et sa tradition d’hospitalité en font une destination à très fort potentiel de valeur ajoutée. Mais la valeur ajoutée n’apparaît jamais seule. Elle se construit. Et elle se construit, avant tout, par l’éducation, par la formation professionnelle et par la valorisation du talent.

Je crois sincèrement que le Maroc a devant lui une opportunité historique. Il peut se consolider non seulement comme une destination à succès sur le plan quantitatif, mais aussi comme une référence de qualité touristique en Afrique et dans l’espace méditerranéen. Il peut faire du tourisme un outil d’emploi, de cohésion et de rayonnement international. Il peut démontrer que croître ne signifie pas se banaliser, et que s’ouvrir au monde ne signifie pas perdre son authenticité. Mais pour cela, il doit placer la formation au cœur même de sa stratégie touristique.

Non pas à la marge.
Non pas comme un discours.
Non pas comme une formalité.

Mais au centre.

Car le tourisme de demain n’appartiendra pas aux destinations qui réussiront seulement à attirer davantage de visiteurs. Il appartiendra aux destinations qui sauront *mieux accueillir, mieux gérer et mieux former*.

Et dans cette course-là, le Maroc a beaucoup à gagner.

– Par Abderrahim Ouadrassi