Tanger regarde le monde les yeux grands ouverts. Elle se proclame capitale intercontinentale, se pare de cosmopolitisme, se prépare au Mondial 2030 et assume son rôle de ville hôte de la Coupe d’Afrique. Son port — fier, efficace, salué à l’international — avance comme un géant moderne qui ne connaît ni pause ni doute. Tout converge vers l’avenir. Tout… sauf le premier lieu où cet avenir devrait nous accueillir.
L’aéroport international Ibn Batuta n’accueille pas: il absorbe. Y atterrir, c’est effectuer un voyage express vers le siècle dernier, sans transition, sans ménagement. Les roues touchent le sol, et le temps s’arrête.
Les files d’attente se multiplient comme une chorégraphie mal répétée. Arrivées et départs se disputent le même espace, le même air. Aucune salle d’attente digne de ce nom, ni pour ceux qui attendent, ni pour ceux qui s’en vont. Aux départs, un couloir étroit mène à des comptoirs où l’hospitalité semble avoir été oubliée. Le sourire dépend de la compagnie représentée — quand il existe.
Ici, le voyageur avance une main sur le cœur et l’autre cramponnée à son bagage. C’est peut-être le seul aéroport au monde où la carte d’embarquement n’est pas un droit, mais une obligation à obtenir au comptoir. Avant de demander où vous allez, on vous demande combien pèse ce que vous emportez. Le poids précède la destination.
Une fois l’interrogatoire passé — car c’en est un — viennent les frictions: altercations avec le service clientèle, tensions entre voyageurs, brouhaha permanent de l’exaspération. Puis le contrôle des bagages: une porte étroite, des palpations maladroites, une sensation d’indignité, presque dénonçable. Et encore une file. Contrôle des passeports. Des guichets jamais pleinement ouverts, comme si l’urgence n’était jamais celle du système, mais toujours celle du passager.
La salle d’embarquement est minuscule, presque timide. Trois boutiques sans âme aux prix infernaux. Un café exigu où une bouteille d’eau coûte plus cher qu’à Madrid ou Barcelone. Si vous êtes pratiquant, réfléchissez avant de prier: l’espace sacré n’accueille que six personnes, serrées, à voix basse. Et si, après la prière, vous cherchez un réconfort au salon VIP, préparez-vous à la désillusion.
Trente mètres carrés. Des plateaux de pâtisseries traditionnelles incomplets, jamais renouvelés. Une théière de thé froid, réchauffé, résigné. Quelques bouteilles d’eau, un petit réfrigérateur. Des sanitaires adaptés à cinq personnes. Et si plus de vingt voyageurs s’y présentent, il faudra attendre dehors. Ici aussi, le luxe fait la queue.
Voilà l’image offerte par un aéroport international censé conduire Tanger vers l’éclat touristique. Le contraste est brutal avec l’ambition de la ville, avec la modernité de son port, avec le récit que le Maroc souhaite raconter au monde.
Car les villes ne commencent ni sur leurs places ni dans leurs hôtels. Elles commencent dans leurs aéroports. Et aujourd’hui, celui de Tanger ne raconte pas l’avenir, mais une nostalgie qui ne touche plus. Une nostalgie qui pèse plus lourd que n’importe quelle valise.























