« Une stratégie industrielle inclut des choix de société »
« Nous sommes les naïfs de la mondialisation »
Après ses nombreuses chroniques, l’expert et consultant Oussama Ouassini signe dans cette interview la feuille de route pour le meilleur développement industriel au Maroc.
Vous avez porté depuis plusieurs années, et vos chroniques dans notre journal en témoignent à l’industrialisation du Maroc. Quels en sont les grands axes et ont-ils été reconfigurés?
La désindustrialisation a été une question de la responsabilité des acteurs publics & privés et la traiter de la manière dont la réindustrialisation pouvait être enclenchée. Dans les axes majeurs, il y avait la reconstruction d’un imaginaire autour de l’industrie et l’inscription de celle-ci dans un projet de société plus large. La notion d’imaginaire est importante car si l’industrie a structuré la construction du monde, elle a été écartée et stigmatisée dans les discours et l’intervention du Ministre de l’Industrie et du Commerce et de l’industrie, M. Ryad MEZZOUR, chez Rachid HALLAOUY, émission Info en face, le prouve.
La reconstruction de cet imaginaire doit aussi nous amener à repenser la place de l’industrie dans son environnement. Descartes (Discours de la méthode) invite à devenir «comme maîtres et possesseurs de la nature», et je crois que l’enjeu est justement de penser une réindustrialisation qui nous permet à la fois de préserver notre souveraineté nationale, de garantir la cohésion territoriale, mais aussi de préserver l’environnement et la biodiversité.
L’homme doit réapprendre à cohabiter avec son environnement proche. Tout ceci oblige à un changement du paradigme industriel.
L’autre chose est le sujet du projet de société. Quand nous regardons les scénarios établis, on constate qu’il y a des choix de société à faire. Selon les choix que nous faisons, la stratégie industrielle ne sera pas la même, d’où l’impossibilité de construire une feuille de route industrielle qui n’intègre pas pleinement les grands sujets de société.
Il y a également la question de la modernisation et de la numérisation des entreprises industrielles dont l’outil production est faiblement robotisé par rapport aux principaux concurrents, mais aussi le parc machines est très vieillissant. Certaines réponses ont été apportées mais une dynamique doit être enclenchée.
Il y a aussi la question de l’évolution des modèles économiques des entreprises en essayant de définir quelques orientations pouvant être prises, notamment sur la notion de services associés. Un grand chemin reste à parcourir, même si quelques entreprises intègrent ce sujet dans leur réflexion. De ce point de vue, la pandémie a été un accélérateur de la transformation de certaines entreprises.
Il faut en parallèle entamer une réflexion sur le choix des matières premières, sur la conception des produits afin d’envisager des produits réparables et recyclables, la construction de filière de recyclage, etc. Ces réflexions sont vraiment devenues centrales depuis la crise de la pandémie.
L’industrialisation est également liée à la question de la stratégie industrielle qui doit s’articuler au niveau africain et asiatique, au niveau national et au niveau local/régional avec la mise en avant de la notion d’autonomie stratégique. Toutefois, je constate une difficulté des États africains à partager une vision commune avec souvent des rivalités entre État. Difficile de lutter contre le dumping occidental quand on n’arrive pas à trouver de réponses au dumping au sein de notre continent.
Il faut que la stratégie industrielle soit liée aux autres ambitions marocaines et africaines.
Sur le plan national, nous devons penser une stratégie industrielle solide qui prend en compte l’impact de l’évolution des modes de consommation et le besoin de reconfiguration totale de certains secteurs. Il faut arriver à penser le temps long et à effectuer un exercice de planification sur certains sujets. Il faut également que la stratégie industrielle soit liée aux autres ambitions marocaines.
Maroc 2030 est un premier exercice.
La stratégie industrielle ne va pas concerner que les usines, mais également les infrastructures. Quand on parle de développer des mobilités reposant sur l’électricité, il ne faut pas oublier qu’il va falloir les produire et les acheminer, donc cela sous-entend un plan d’infrastructures qui sont des investissements lourds et structurants.
Il y a également une capacité à évaluer nos politiques publiques pour l’atteinte de nos objectifs. A chaque fois, ils sont annoncés avec force, puis les avancements sont faibles et les résultats aussi.
L’industrialisation se joue également à l’échelle locale et régionale où chaque territoire doit se doter d’une feuille de route industrielle. Les régions ont des maturités différentes sur le sujet. Il y a très certainement une réflexion à mener autour de la décentralisation. Les régions ont, par exemple, de nombreuses compétences, mais elles n’ont pas toujours les moyens de leurs ambitions. Il y a aussi un effort de simplification à faire entre les différents échelons administratifs. Il est compliqué pour les porteurs de projets et les entreprises de s’y retrouver et de déterminer les bons interlocuteurs en fonction de leur projet, de son niveau de maturité, etc.
Il y a également tout un travail à faire dans l’écosystème industriel, notamment autour des acteurs bancaires et leur rôle dans le financement de l’industrialisation.
On parle aujourd’hui d’industrialisation sur nos territoires alors que le secteur se transforme, si bien que l’on peine à se figurer ce qu’est véritablement «l’industrie 4.0» dont on parle beaucoup. A quoi ressemble l’usine d’aujourd’hui?
L’industrie 4.0 est un concept allemand qui a été médiatisé en 2011. Les risques identifiés par l’Allemagne en 2010 étaient le ralentissement de la croissance et de l’investissement dans les pays émergents, notamment en termes de machines-outils, la montée en puissance de pays comme la Chine et la Corée du Sud, et l’innovation, en Allemagne, rend le pays sensible aux innovations de rupture.
On pourrait également ajouter l’identification de l’entrée d’acteurs non industriels comme les GAFAM et les BATX sur certains sujets industriels comme le véhicule autonome, sans s’encombrer avec l’idée de savoir si elles étaient des entreprises de services ou industrielles.
Nous n’avons pas pensé une stratégie très claire autour de ce sujet. Si je dois l’exprimer d’une manière caricaturale, voir très simple: l’industrie 4.0 était vue comme essentielle à la survie du tissu productif allemand, l’industrie du futur n’a pas été pensée comme un moteur aussi puissant de la transformation de notre tissu productif. L’industrie 4.0 est la connexion de l’ensemble de l’usine.
Toutefois pour l’industrie du futur au Maroc, la maturité des entreprises sur le sujet semblent moins réceptives à ces avancées technologiques.
Pour revenir au cœur de la question, la situation des usines est très différente d’un secteur à l’autre, même au sein d’un même secteur. L’enjeu n’étant pas que toutes les usines soient totalement automatisées, mais qu’elles aient les bonnes technologies pour répondre aux attentes de leurs clients. Ainsi, on doit disposer d’usines que l’on pourrait qualifier de vitrines de l’industrie du futur. On doit aussi disposer d’usines plus faiblement automatisées qui intègrent des briques technologiques comme la cobotique ou l’usage de la data pour maîtriser les paramètres influents de production. Enfin, on doit aussi disposer d’usines où les tâches, notamment en entrée et en sortie de lignes, ne sont pas du tout automatisées.
Quel est le profil de l’ouvrier ou du contremaître dans l’industrie contemporaine: peut-on, sans mauvais jeu de mots, en dresser un portrait-robot?
Plus les usines sont automatisées, plus les compétences recherchées sont celles de techniciens ou d’ingénieurs, notamment des compétences informatiques assez poussées. Les postes d’ouvriers sont plutôt des postes d’ouvriers qualifiés, qui nécessitent parfois plusieurs années pour acquérir certaines compétences clés. Les usines les moins automatisées permettent aussi de conserver des postes qui nécessitent peu de qualifications. Enfin, l’industrie cherche aussi à développer des outils pour réduire la pénibilité et les troubles musculo-squelettiques liés aux tâches répétitives avec les exosquelettes par exemple mais qui reste peu développé dans l’industrie. Les usines avec le travail en situation postée en atmosphère contrôlée et des tâches répétitives existent encore, notamment dans l’agroalimentaire. A travers les discours sur l’industrie du futur, on a tendance à vouloir rendre invisible aussi cette réalité de l’industrie.
Le bouleversement des chaînes d’approvisionnement, très internationalisées, se conjugue aujourd’hui avec une urgence environnementale et elle aussi mondiale. La question de la résilience et de la réduction du coût écologique de nos productions est-elle suffisamment prise en compte dans les projets industriels actuels et comment les décideurs s’approprient-ils ces enjeux ?
La question environnementale est de plus en plus abordée dans le débat autour de l’industrie, mais comme je le disais précédemment elle reste encore très centrée autour de la question de la décarbonation. Il y a toute une culture des politiques d’achats des entreprises à faire évoluer afin d’intégrer des facteurs de résilience, d’impacts territoriaux des stratégies des entreprises, etc. Il y a encore trop de politiques d’achats qui sont centrées sur le coût d’achat alors qu’une première approche serait de passer à une réflexion autour du Coût de Total de Possession (TCO).
Il y a un enjeu à faire connaître les entreprises marocaines et travailler sur la culture client. Il est parfois plus facile de connaître et de s’approvisionner auprès d’une entreprise en Asie, alors que nous avons de nombreuses entreprises Marocaines, TPE, PME et ETI, avec de vrais savoir-faire mais qui ne sont pas ou peu connus. Par exemple, de nombreuses entreprises n’ont pas de sites internet : il est donc difficile de les connaître si personne ne vous en parle. Toutes les entreprises ne connaissent pas les entreprises qui évoluent dans le même écosystème qu’elles. Or, l’un des premiers sujets de l’industrialisation est la structuration d’une demande en faveur des produits Marocains.
L’augmentation d’un certain nombre de coûts, notamment du transport, pourrait favoriser le choix d’une production à proximité des lieux de consommation. Le chemin à parcourir reste encore long, d’autant que nous souffrons d’une désindustrialisation assez profonde.
Un autre enjeu semble être celui du financement des projets industriels. A l’heure où le rêve de la start-up et de la rentabilité «facile» est dans toutes les têtes, quels leviers efficaces identifiez-vous pour attirer et gagner la confiance des investisseurs? L’offre de financement et d’accompagnement des projets industriels au Maroc est-elle satisfaisante?
Le Maroc a encore des efforts à faire en la matière et sur les phases d’amorçage. Il y a un effet culturel à traiter et nous avons aussi perdu une partie de notre culture industrielle. L’industrie pour se développer demande du temps et des investissements de départ plus élevés que dans le secteur des services avec des ROI (Retour sur Investissement) qui sont peut-être moins élevés que dans d’autres secteurs. Ainsi, le développement de dispositifs publics de soutien aux start-up en phase d’amorçage, il faut aussi amorcer un changement culturel autour du sujet de l’industrie. Notons que le Maroc souffre également d’une pénurie d’acteurs susceptibles de financer l’amorçage et le démarrage des jeunes pousses. Par exemple, en 2018, la France comptait 11.000 business angels et 265.000 aux États-Unis.
Il y a également une capacité à mobiliser l’épargne (Taux négatif) en faveur des projets industriels. La mobilisation de l’épargne est un vieux sujet au Maroc. Nous avons aussi besoin de nous doter d’un Fonds Souverain, voire Africain, l’État ne peut-il pas y mobiliser une partie de l’épargne en se portant garant en dernier ressort ?
Tout l’enjeu est d’orienter une partie de l’épargne des Marocains vers le financement en fonds propres des start-up, des PME et des ETI.
L’investissement dans le développement des entreprises et des technologies immobilise du capital pendant une durée longue et souvent pour un résultat incertain. À titre d’exemple, l’une des forces de l’industrie allemande réside dans l’existence d’un capitalisme familial fort avec une vision industrielle de long terme. La structure du capital des entreprises marocaines n’est pas forcément favorable à cette idée de temps long. Les cycles d’investissement des fonds ne correspondent pas forcément au cycle de vie de l’entreprise. Ainsi, ils sont souvent réticents à des investissements importants qui s’amortiront sur un temps long car ils pensent ne pas en voir les bénéfices au moment où ils sortiront du capital de l’entreprise. Tout l’enjeu est donc d’orienter une partie de l’épargne des Marocains vers le financement en fonds propres des start-up, des PME et des ETI. Au-delà des besoins réels de ces entreprises, un financement par des capitaux nationaux est également le moyen de préserver la souveraineté économique du pays.
Dernier point sur le sujet, si les acteurs publics soutiennent l’innovation il serait également utile qu’ils récupèrent une partie des fruits de leur prise de risques. Nous ne pouvons pas toujours être dans une logique de privatisation des gains et de socialisation des pertes.
L’’impératif de souveraineté semble être difficile. Les Etats-Unis d’Amérique, la Chine et l’Union Européenne auraient-ils une meilleure connaissance de nos industries et des failles de notre écosystème que nous-même ? Autrement dit, ne manque-t-on pas de connaissances et circulation de l’information sur les potentialités dont notre écosystème interne pourrait bénéficier ?
Nous sommes les naïfs de la mondialisation.
Pendant longtemps nous avons pensé que l’exemplarité suffirait à faire évoluer les pratiques et à équilibrer les rapports de force. Cette logique doit être remplacée par une logique de réciprocité. Nous peinons à avoir une vision stratégique à l’échelle nationale puis à l’échelle mondiale, le cas de Huawei l’illustre parfaitement. Les États européens ont réagi de manière différente et n’ont pas su s’entendre pour soutenir ensemble un acteur européen dans la 5G comme Ericson ou Nokia, ou faire le choix commun de ne pas développer la 5G en Europe.
Le sujet est à la fois notre vision de ce qui est nécessaire pour assurer notre souveraineté puis les outils dont nous nous dotons pour nous prémunir des actes de prédation. Il faut que le Maroc renoue avec les notions de diplomatie économique et d’intelligence économique, s’il souhaite protéger, développer et promouvoir ses entreprises. La différence entre nous, les États-Unis ou l’Europe et la Chine est la vision stratégique. La Chine a, par exemple, une vision très claire des secteurs où elle doit se renforcer pour être autonome et elle réalise donc des acquisitions dans ce sens. Les États-Unis également. Par exemple, dans le domaine du semi-conducteurs l’entreprise britannique ARM, stratégique dans la chaîne de valeur, a failli être rachetée par une entreprise américaine mais il y a eu un véto du gouvernement britannique.
Nous avons l’ambition de renforcer notre autonomie dans ce secteur, pourquoi n’y-a-t-il pas des offres marocaines, africaines ou voir même arabes pour ce type d’entreprises ? Tant que nous n’aurons pas de vision industrielle stratégique nous peinerons à protéger les entreprises stratégiques et nous peinerons à développer une stratégie d’acquisition d’entreprises étrangères clés pour nos activités.
L’industrialisation pose également des questions d’aménagement et de cohésion du territoire. Comment les porteurs de projets d’industrialisation appréhendent-ils cette dimension?
Les porteurs de projet industriel se posent des questions sur les potentielles contestations, surtout quand il s’agit de méga-projets, mais beaucoup sont plus inquiets des délais pour obtenir une autorisation pour développer leur projet d’implantation.
Le sujet des friches est clé, surtout quand l’objectif est de viser le 0 artificialisation de nouveaux sols.
Il apparaît selon certains porteurs de projet que les activités industrielles ne sont pas toujours prioritaires pour accéder aux friches industrielles. Il faut donc réserver une partie des friches aux projets industriels.
Encore une fois, l’industrialisation est une affaire culturelle.
C’est accepter de revivre avec des usines auprès de chez soi, accepter la part de risques que cela sous-tend, etc., mais c’est aussi pour les industriels la capacité à démonter qu’ils sont en mesure de penser l’industrialisation dans le cadre d’un rapport renouvelé au vivant. Le pari de la renaissance industrielle réussira si nous sommes capables de la penser en intégrant toutes ces contraintes, et aussi certainement en pénalisant les produits fabriqués dans des pays qui ne s’encombrent pas avec les considérations environnementales et sociales. Industrialiser c’est aussi en finir avec l’irresponsabilité environnementale liée à certains de nos choix de consommation.
Et pour conclure, il ne faut pas sous-estimer l’impact indirect de l’industrie, par sa capacité à se développer sur l’ensemble du territoire et créer de nombreux emplois indirects. Elle représente un levier au service de la cohésion sociale et territoriale. Elle peut permettre de redévelopper de la valeur ancrée dans les territoires et à chaque territoire d’avoir sa feuille de route de développement.

























