Il y a des matins où l’on hésite entre rire aux éclats et pleurer devant tant de créativité. Récemment, les plateaux de télévision et les colonnes de nos journaux nationaux se sont trouvés un nouveau héros : l’économiste de salon. Vêtu d’un costume sans pli et armé de graphiques plus lisses qu’une patinoire en plein mois d’août, notre expert est venu administrer sa dose annuelle de somnifère collectif.

Son message ? Ne paniquez surtout pas, braves gens !

Si le dirham pique du nez face à l’euro et au dollar, c’est juste une coïncidence de calendrier, un simple petit embouteillage estival au guichet des devises. Le stock va bien, merci pour lui, et tout va très bien, Madame la Marquise.

Pardon de troubler cette sieste technocratique avec des faits, mais écouter ce genre de diagnostic, c’est un peu voir un médecin tâter le pouls d’un patient en pleine tachycardie sévère et s’exclamer : « Regardez, son cœur bat la chamade, c’est la preuve qu’il est en pleine forme ! », tout en oubliant de préciser que le malheureux est branché sur une triple perfusion d’urgence.

Faisons donc un peu de tri dans ce grand musée des illusions.

Chronique d’une béquille vendue pour une foulée olympique

​D’un côté, nous avons donc la novlangue officielle. Celle qui nous explique que les réserves de Bank Al-Maghrib pèsent lourd, de quoi tenir 5 ou 6 mois bien au chaud, et que la tension sur le marché des changes n’est qu’un incident de parcours insignifiant.

C’est exactement le même argument que de dire à un père de famille au chômage qu’il est millionnaire parce qu’il lui reste un terrain vague dans les parages, juste au moment où il commence à vendre les carreaux de sa cuisine pour payer l’épicerie.

​Car sur le parquet de la réalité, loin des studios climatisés, le tableau a des allures de champ de bataille. La double peine n’est plus une menace, c’est un rouleau-compresseur :

  • ​Le dragon énergétique crache un feu d’enfer avec un pétrole qui flambe de plus de 50 %, une hausse immédiatement redoublée à la pompe par les marges de raffinage qui font exploser le cours du diesel.
  • ​Le panier de la ménagère suffoque, pendant que les cours mondiaux des matières premières, céréales en tête, crèvent les plafonds, nous obligeant à acheter notre pain au prix du caviar.
  • ​De l’autre, les fontaines censées remplir le bassin national de devises se tarissent : les transferts de la diaspora s’essoufflent sous le poids de l’inflation européenne, et les grands navires de l’exportation, à commencer par le galion amiral de l’OCP, voient leurs recettes piquer du nez sur le marché mondial.

Mais qu’importe !

Sur le petit écran, on vous soutient mordicus que cette tension n’est qu’une affaire de « flux » et non de « stock ».

​La vraie vérité du terrain : Quand le navire fait l’autruche

​La réalité, la vraie, celle qui pique et qui refuse de porter un costume sur mesure, est d’une brutalité limpide. Ce n’est pas Bank Al-Maghrib qui a joué aux apprentis sorciers en décidant par coquetterie de déprécier la monnaie pour anticiper l’avenir. C’est tout simplement le marché qui est venu défoncer la porte.

​Avec l’élargissement des bandes de fluctuation (ces fameux +/- 5%), le cours du dirham est poussé dans les cordes par une demande de devises qui hurle famine. Si la banque centrale laisse glisser la monnaie vers le bas, ce n’est pas par stratégie machiavélique : c’est pour éviter d’incendier ses derniers bas de laine en jouant les guichets automatiques à fonds perdus pour des importateurs assoiffés. Maintenir un dirham artificiellement fort face à la facture énergétique, au diesel et aux produits alimentaires actuels aurait vidé les coffres de l’État en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « souveraineté ». On plie l’échine pour ne pas rompre, tout simplement.

Et le pompon de la mascarade arrive quand l’expert de plateau nous lâche, l’air inspiré, que cette dépréciation a du bon : après tout, ça dynamise la compétitivité à l’export, le tourisme et les transferts !

​Traduction simultanée sans filtre : « On laisse filer la monnaie en cachette pour colmater les brèches et maquiller l’asphyxie, mais ne vous inquiétez pas, c’est pour votre bien… même si vous paierez tout votre quotidien au prix fort ».

Déprécier sa monnaie quand on importe 100 % de ce qui brûle, se mange et se fabrique, ce n’est pas un choix stratégique: c’est essayer d’éteindre un incendie de forêt en y balançant des barils d’essence.

Alors, arrêtons les contes de fées. D’un côté, vous avez les saltimbanques de la télévision et de la presse qui vous vendent une promenade de santé au pays des bisounours monétaires. De l’autre, vous avez l’économie réelle qui écope l’eau à grands seaux en espérant que le fond de la cale tiendra bon.

​La prochaine fois qu’on vous expliquera que tout va pour le mieux, vérifiez juste si vos poches ne sont pas déjà en train de brûler.

 

Oussama OUASSINI

L’homme qui murmure aux oreilles des Hommes d’État