Voilà un roman à thèse et sans aucun doute militant. Le thème en serait « la transmission générationnelle de la blessure traumatique » et l’engagement est celui contre les violences faites aux femmes. On ne peut, bien entendu, qu’adhérer à cette cause ! Dans les années 2020, Lilya, journaliste « branchée » de la presse casablancaise, est victime d’étranges troubles de la santé. Petit à petit, et après avoir mené une forme d’enquête et d’introspection, elle réalise que ses malaises sont le reflet de ceux endurés par sa grand-mère, Maya, qu’elle n’a pas connue, mariée à Fès autour des années 1940 à un époux violent. Qui ira jusqu’à la tuer. Maya, qui dut endurer une vie de coups, fut aussi, aux côté de son frère Marwan, une résistante contre l’occupant français. Loubna Serraj développe ainsi une thèse – dans la langue d’un journalisme des plus sérieux, impeccable et pragmatique, efficace toujours – où à l’aide de fantômes et de réminiscences, d’actes de mémoire et d’enquêtes, elle en vient à demander à l’État marocain d’adopter l’arsenal juridique nécessaire pour contribuer à émanciper la gente féminine afin qu’elle ne soit plus tributaire, prisonnière, de maris ou de tuteurs masculins criminels. En prenant de la hauteur, d’ailleurs, les derniers mots du roman sont laissés au grand-père Hicham, l’assassin de Maya, pour montrer que lui-même fut la victime d’un système patriarcal qui entretient et nourrit l’idée qu’un homme véritable se doit d’être violent, de s’exprimer par la force et de se montrer sans état d’âme. Même si n’est pas Camus qui veut, où l’on est plus facilement sartrien, c’est bien souvent le roman à thèse qui constitue le pan de la littérature qui peut faire avancer les choses. « Je sens une frénésie en moi, une soif de liberté et, du haut de mes trente ans, je sais que l’étancher, c’est aussi étancher ma propre soif. Celle qui fait qu’aussi insignifiant soit mon rôle dans la chaîne de la Résistance, j’ai la satisfaction d’y participer. Derrière ma prison de maison, derrière les coups de celui qu’on m’a assigné comme époux, derrière mon image de mère modèle. Derrière tout cela il y a une femme assoiffée de liberté et qui fait ce qu’elle peut comme elle le peut. Mais ma bonne humeur n’est pas due uniquement à ces événements qui, pour le moment, semblent plus inquiétants qu’optimistes. Durant mes conversations avec Marwan, celui-ci n’arrête pas de me demander de tempérer mes ardeurs et de me répéter que le chemin a l’air d’être encore long avant la libération. Mais je ne peux pas l’expliquer, je sens que cela va se passer beaucoup plus tôt que ce qu’il croit. »

Philippe Guiguet Bologne