« …Quand j’ai osé traverser Hawmet Chayatine pour la première fois, la chose qui m’a le plus charmée est l’harmonie lumineuse de cette librairie dans ce quartier sombre. L’image de la chandelle qui résiste au vent… »
L’histoire de Hayat Ennabgui à Tanger est à la fois touchante et édifiante. Une histoire de défis, de volonté et de beaucoup de courage. Une leçon de vie et une histoire insolite.
Quand vous êtes arrivée à Tanger vous avez ressenti une petite amertume en cherchant un emploi, au point que vous aviez pensé quitter la ville. Mais en visitant la rue Vélasquez, qui était un vrai enfer, vous avez trouvé la librairie les Insolites et Stéphanie Gaou. Depuis, l’espace est vite devenu votre petit paradis. Quel souvenir avez-vous de cette première rencontre ?
Tanger, cet amour qui rejette! Je suis arrivée ici il y a à peu près 6 ans. Plus précisément au début du mois de septembre 2017 pour devenir prof d’arabe classique dans une école privée.
Mais comme je suis atteinte de vitiligo, la direction de l’école m’a imposée quelques conditions humiliantes et insupportables. « L’indifférence assure la tranquillité du cadre éducatif » me dit le directeur pédagogique.
Je quitte l’école avec une double brûlure ardente. Je hais l’indifférence.
Furieuse et seule, je passe ma première journée à Tanger, la ville de la mixité sociale et éthnique. Quelque chose de beau et de laid me couvre. J’ai du mal à me repérer. Quelques tangérois s’arrêtent dans la rue pour m’indiquer les lieux, m’accompagnent quand je me perds et me disent que les gens de Béni Mellal sont bons et sérieux. D’autres, insultent « Eddakhil » et « Eddakhillyine » (les régions du milieu du Maroc et leurs habitants). Et le monde s’assombrit sur moi. Qu’est-ce que je fais ici encore? Dois-je laisser tomber le tout vite et rentrer?
J’appelle quelqu’un. Il m’encourage pour rester; « Il y a tellement de différence à Tanger. Tu finiras par trouver quelque chose. Patience! Au moins une semaine » me dit-il.
Et la semaine devient 5 mois! 5 mois de marche en quête de travail avec quelques quart d’heures de spiritualité dans les librairies et les galeries que je trouve sur mon chemin.
Je les ai visitées toutes, sauf une. La librairie française de Hawmet Chayatine (le quartier des diables).
Avec toute la connotation du mot Chayatine dans notre imaginaire collectif, et l’ambiance régnante au début du quartier, je change d’avis à chaque envie de la visiter.
Le temps s’écoule, le désespoir m’envahit et le chergui me rend folle. Je ne reste plus. C’est aujourd’hui que je rentre. Je pars à la gare routière mais le bus du matin est déjà parti. Je dois attendre celui de 23h. Je prends quand même un billet en me promettant de partir vite.
Le compte à rebours prend le rythme de mes pas. C’est ma dernière journée à Tanger et peut-être que ce sera vraiment la dernière.
Je vais visiter tout ce que je n’ai pas eu le courage et l’occasion de voir.
J’arrive au début de Hawmet Chayatine. Je presse le pas. Je dépasse les cafés, la foule, le bar. Une ambiance grise et perturbante me pousse à traverser vite. Et hop, des livres! Un frein brutal.
Émue, je lance: « Espoir! »

Depuis ce temps aussi, votre relation avec les livres et la littérature en général s’est énormément développée. Qu’est-ce que cela a apporté dans la vie intellectuelle de Hayat?
Quand je vois un livre, n’importe lequel; il y a toujours le même souvenir qui remonte: moi à côté de mon grand-père par terre sous un arbre en train de décortiquer un livre.
J’insiste pour le mot décortiquer parce qu’il n’a jamais fréquenté l’école. Et quand on accompagne tout le temps un décortiqueur et on l’imite par admiration, on finit par apprendre l’acte. Et c’est grâce à cela que j’ai appris à lire trop tôt (2 ans avant d’aller à l’école).
Une fois mon papi a compris que je lis correctement, il m’a mis en mission de lui lire ses rares livres à moitié déchirés.
Je ne comprenais rien à l’époque, mais son tendre sourire quand il me voyait faire, m’accrochait à l’acte au point de devenir un besoin quotidien.
Religions, Histoire, Littérature ont animé mon vécu et mes choix jusqu’à mon Master en « Littérature générale et critique comparée ».
Avant, je n’avais jamais rêvé travailler comme libraire. Je pensais que l’amour de la lecture et la curiosité du savoir sont complètement humains comme ce fut le cas de mon grand père. Après, et vu toute l’occupation matérielle qui mène les esprits dans les grandes villes et aussi l’ouverture sur ce métier au quotidien; l’envie de faire partie des propageur.se.s de la curiosité et le plaisir de la lecture, devint une nécessité.
En imaginant cette rue Vélasquez, qui représente un peu la vie quotidienne de Tanger, comment décrivez vous cette valeur ajoutée de la librairie les insolites, comme espace culturel et artistique, dans le développement de ce secteur dans cette ville ? Jusqu’à quel point une librairie peut-elle influencer son espace et sa ville?
Quand j’ai osé traverser Hawmet Chayatine pour la première fois, la chose qui m’a le plus charmée est l’harmonie lumineuse de cette librairie dans ce quartier sombre. L’image de la chandelle qui résiste au vent.
Au début, j’ai été entre deux mondes à moins d’un mètre carré. Les insultes et les crachats d’un côté, les livres et leurs promesses d’échappée, de l’autre. Trop de bruit m’envahit mais le sourire résiste. Un nœud se dénoue. Quelqu’un qui a le courage de prendre le risque d’ouvrir une librairie-galerie dans un quartier comme celui-ci avec tout son passé si obscur (que j’ai découvert après) aime la vie, croit vraiment au changement, compte revaloriser un présent et son histoire, redonne chance à la Rencontre face au rejet et l’enfermement.
C’est une librairie-espoir. Je rentre!
Tanger est une belle ville piégée par son passé où beaucoup de quartiers référencés au niveau international, choisissent par manque de visions de s’enfermer sur leurs fantômes. Or, il suffit juste d’un peu de courage et d’amour pour les repeupler différemment. Qui est le cas de Hawmet Chayatine, Rue Velasquez.
Ça commençait avec la librairie les insolites en 2010, créée avec amour et soin par Stéphanie Gaou; et ça contient à peu près huit merveilles maintenant.
Croyons plus à la culture et l’art parce que c’est ça qui reéduque les êtres.
Propos recueillis par Abdeslam REDDAM
























