Alors que la majorité des habitants de Tanger souhaitent depuis de longues années que les autorités déclarent la guerre au commerce informel, qui occupe les trottoirs et les chaussées partout dans la ville, cette même majorité juge que le moment choisi pour le faire est inadéquat. En pleine crise économique menaçant les familles marocaines, on attaque les plus vulnérables.
Même si l’action récente du Caid du 4e arrondissement, libérant les trottoirs occupés par les petits restaurants et autres commerces, sur la petite ruelle adjacente de l’avenue Moussa Ibn Noussair, était « brutale », les populations Tangéroises, au début, ne l’ont rejeté. Mais durant la même semaine, d’autres Caïds dans d’autres quartiers ont fait le grand nettoyage contre le commerce ambulant. Des opérations d’éradication totale de toutes les formes de l’informel, mais qui a lieu dans un moment de grande crise
Ce dossier, très brûlant, remonte à des décennies déjà et il est rare où des actions ont été prises pour au moins minimiser ses dégâts.
A Tanger le phénomène de la prise en otage des trottoirs a commencé vers la fin des années 80 et début 90. Auparavant, les populations locales avaient l’habitude d’avoir affaire avec des petits groupes de villageoises qui arrivaient en ville durant les jours du marché, les jeudis et dimanches spécialement. Ces groupes n’étaient pas nombreux et s’installaient près du marché du 9 avril, à Msallah, Dradeb et à Casabarata.
A la différence de l’actuelle avalanche des commerçants ambulants arrivant des quatre coins du Maroc, les villageoises étaient mieux organisées et ne dérangeaient jamais les citadins. Ni les piétons, ni les véhicules.
Il y avait toujours un équilibre protégé.
Après cette époque, la ville a énormément changé. L’exode, rurale d’abord, et puis en provenance de toutes les régions du Maroc, a modifié la liaison des habitants avec la rue.
D’abord durant les fêtes religieuses, ensuite durant les week-end et puis tous les jours, matin et soir, les principales avenues de Tanger sont devenues un marché ouvert au public.
Les commerçants informels ont fini par occuper tous les trottoirs et même une partie de la chaussée quand ils ne trouvaient plus où étaler leurs marchandises.
Les principaux quartiers de la ville sont depuis quelques années envahis par divers types de marchandises, rendant insupportable la vie des populations locales. Les marchands, qui étaient traités par tout le monde comme un cas social qu’il faut « aider » puisqu’il n’existe pas de travail pour tout le monde, sont devenus un problème qui dérange. Nonobstant, les autorités n’ont jamais voulu en entendre parler au point qu’il est rapidement devenu trop complexe. Et cette inaction n’est pas seulement à cause de la complexité du phénomène. Tout le monde connaît les autres raisons.
Ce qui dérange énormément dans cette léthargie des départements responsables, c’est qu’en plus de déranger les piétons, le commerce informel s’installe dans des rues et passages faisant partie du circuit touristique de la ville. A titre d’exemple, la rue Gzenaya et sa porte historique en sont des victimes directes. Pour les riverains et certains guides touristiques interrogés par la Dépêche, la situation y est insupportable et personne ne comprend l’absence de la réaction des autorités.
« Bab Gzenaya fait partie du circuit touristique de l’ancienne Médina et sa rue est souvent choisie par les guides pour entamer la visite des ruelles de la Médina depuis la place du grand socco et Bab Fahs.
Inopportunément, cette petite ruelle et sa porte sont très sales et tout le temps bondée de commerçants informels qui dérangent énormément les touristes… », explique un guide.
Un riverain ajoute « nous avons écrit à toutes les administrations responsables, au Wali, à la Commune, à l’arrondissement pour intervenir et régler définitivement ce grave problème. La rue Gzenaya et sa porte, qui est pourtant un monument historique, sont dans un état de saleté très piteux, les odeurs sont nauséabondes et la sécurité fait défaut. Comment peut-on séduire les touristes et assurer la sécurité des riverains si l’on ferme les yeux sur ce problème? »
Ce qui est bizarre et attire l’attention de tout le monde c’est le fait que les autorités, dans le cadre du réaménagement de l’ancienne Médina, ont pu en un jour débarrasser la rue d’Italie et toutes les ruelles de jonction des vendeurs informels, mais pas la rue Gzenaya aux dimensions, pourtant, si petites.
Et les cafés et restaurants ?

L’invasion du commerce informel s’est propagée dans toute la ville. A Dradeb, Msallah, le grand Socco, la rue du Mexique, la rue de la Liberté et parfois même boulevard Pasteur. Et la situation dans les quartiers périphériques est encore plus scandaleuse.
Le pire, cette prise en otage des trottoirs est devenue monnaie courante à Tanger. Tous les commerces le font au point que c’est devenue habituel. Des magasins, des cafés, des restaurants qui font leur une grande partie d’un trottoir avec le consentement des autorités.
Par exemple, certains cafés et des restaurants paient une taxe spéciale pour pouvoir occuper une partie d’un trottoir. Mais est ce que cette autorisation leur donne le droit de poser quelques tables et chaises dans un périmètre bien déterminé d’un trottoir, ou carrément de construire un espace fermé de manière à ce que le trottoir devienne une partie du local et le piéton soit obligé de marcher sur la chaussée.
Si le Caïd du 4e arrondissement a pu faire respecter la loi du côté de l’avenue Moussa Ibn Noussair, cela paraît être aussi le cas pour le reste des Caïds dans les autres arrondissements.
Les rues et quartiers de Tanger méritent d’être mieux présentés. Certes.
Sauf que la question que se pose tout le monde est relative au moment choisi pour lancer cette grande opération, en pleine crise sociale et économique, juste après deux années très dures de pandémie et en pleine guerre en Ukraine.
N’était-il pas plus clément » d’attendre des jours moins pénibles.
N’est-il pas plus logique de s’attaquer d’abord à ces commerçants qui ont bénéficié d’un local neuf dans un de ces marchés de proximité, et au café et restaurants qui ont occupé les grandes avenues de la ville?
A.R.



























