1992,J’avais réussi ma première année au lycée Ibn Khatib lorsque, par un hasard qui ressemblait déjà à l’un de ces mouvements secrets du destin — ce que Bowles appelait “the pattern that was always there” — je choisis la littérature anglaise. On m’envoya alors, sans explication particulière, poursuivre mes études au lycée Moulay Rachid. C’est là que je rencontrai un garçon vif, joyeux, dont l’anglais fluide ouvrait des portes que je ne savais même pas encore chercher.
Il m’enseigna mes premières chansons de Leonard Cohen. Je me souviens qu’il m’avait dit: «There is a crack in everything, that’s how the light gets in.» Et cette fissure, ce passage de lumière, devint pour nous un espace de liberté. Il m’invitait chez lui, en périphérie de la ville, où nous organisions des fêtes clandestines. On y parlait de Jacques Brel, de l’art de s’habiller pour soi-même, et le nom de Paul Bowles revenait souvent, comme la rumeur d’un monde à atteindre. Il me racontait des anecdotes sur l’écrivain et nous imaginions, en riant, une promenade avec lui sur la plage de Merkala.
L’année suivante, alors que nous achevions nos études, lui regardait déjà au-delà de nos horizons de jeunesse. Il s’inscrivit à l’Institut Goethe pour perfectionner son allemand. Il disait que son avenir appartenait au cinéma, et que l’Allemagne serait la terre où ce destin se réaliserait. Nous étions stupéfaits, mais lui n’avait aucun doute : sa vie serait le cinéma. Et sur sa route, Paul Bowles allait réapparaître, comme une présence qui relie les époques.
Des années plus tard, ce même garçon — Karim Debbagh — deviendra l’un des derniers jeunes Marocains à avoir connu intimement Paul Bowles. Aujourd’hui, il retourne à Tanger pour retrouver les traces du célèbre écrivain américain à travers un documentaire tissé d’images qu’il avait lui-même filmées il y a vingt-cinq ans.
Dans Five Eyes, il redonne vie à un cercle marocain presque oublié : le grand Mohamed Choukri ; le conteur et peintre Mohamed Mrabet ; Temsamani, chauffeur et confident de Bowles pendant trente ans ; et Boulaich, qui l’accompagna durant sa dernière décennie. Tous avaient tissé avec Bowles un lien personnel et profond, loin des clichés orientalistes qui ont longtemps déformé l’histoire.
Né à Tanger en 1972, Karim fut initié au monde du cinéma par son ami et mentor Bowles. Après des études de littérature anglaise à Tétouan, il se forma comme producteur à la Filmakademie Baden-Württemberg en Allemagne. En 2005, il fonda Kasbah Films, devenue l’une des plus importantes sociétés de production du pays. Après avoir produit de nombreux courts et longs métrages, Five Eyes est son premier film en tant que réalisateur.
Plus qu’une évolution de carrière, son passage à la réalisation répond à une urgence : préserver une mémoire culturelle qui s’efface. «Ce n’était pas une transition, mais une coïncidence», dit-il. Il comprit que ces figures majeures de la Tanger artistique des années 1990 étaient en train de disparaître et ressentit le besoin de les filmer « pour que la génération suivante puisse entendre leurs voix et comprendre qui ils étaient».
Avec des images en 16 mm tournées il y a un quart de siècle, le film restitue un monde intime où les voix marocaines occupent enfin le centre du récit. Karim devient ce «cinquième œil» qui rééquilibre la perspective et propose une lecture débarrassée de la vision occidentale dominante. Il laisse les Marocains « être les étoiles de leur propre pays», témoigner de celui qui a marqué leur vie, et de la manière dont ils ont aussi transformé la sienne.
Le documentaire retrouve l’atmosphère d’un Tanger disparu, celui de la zone internationale, un lieu liminal où se mélangeaient artistes, écrivains, cinéastes, voyageurs et rêveurs. Un espace où la liberté avait la texture du vent du Détroit. Debbagh les filme non pas comme des figures exotiques, mais comme des acteurs essentiels d’un dialogue artistique et humain.
C’était en 1992, l’année de l’Exposition universelle de Séville. Et cette semaine, en apprenant que Karim présentait Five Eyes, l’émotion m’a traversé brusquement. Les souvenirs de notre adolescence sont revenus : cette ardeur, cette fragilité, cette constance à poursuivre des rêves qui semblaient trop grands pour nous. Bowles écrivait que « le futur n’est que des fragments du présent réarrangés ». Peut-être est-ce pour cela que voir Karim accomplir aujourd’hui ce chemin me renvoie une part de ma propre lumière.
Félicitations, Karim, pour avoir honoré ton parcours et pour avoir rendu à Bowles un hommage profondément marocain, porté par un regard qui, enfin, nous appartie.























