Le 25 juillet de l’année dernière, j’écrivais déjà sur ces pages au sujet de ce que beaucoup préféraient alors ignorer: le chantage structurel exercé par Booking.com sur le marché touristique marocain.
À l’époque, cette prise de position avait suscité critiques et incompréhensions. Comment oser interpeller un géant présenté comme indispensable, voire salvateur, pour la visibilité touristique du pays?
Moins d’un an plus tard, les faits ont tranché le débat. Et ils l’ont fait avec la force d’une décision judiciaire.
Le tournant de Berlin
Cette semaine, un tribunal de Berlin a rendu une décision historique:
Booking.com devra indemniser plus de 1000 hôtels allemands pour les préjudices subis du fait de l’application de clauses de parité tarifaire, jugées anticoncurrentielles depuis au moins le 1er janvier 2013.
La chambre civile 61 du tribunal est sans ambiguïté. Selon la décision, ces clauses ont provoqué:
uUne concentration significative du marché,
uUne oligopolisation du secteur hôtelier,
uUne restriction directe de la liberté tarifaire des établissements.
Autrement dit, Booking n’a pas seulement joué un rôle d’intermédiaire numérique.
Elle a structuré, verrouillé et conditionné le marché.
Le tribunal souligne un point fondamental: les hôtels se sont vus empêcher de répercuter l’économie réalisée sur les commissions afin de proposer des tarifs plus attractifs via leurs propres canaux. La vente directe — pilier de la rentabilité et de l’indépendance hôtelière — a été méthodiquement affaiblie.
Dans un secteur où les marges sont étroites, ce n’est pas un détail.
C’est une capture de valeur à grande échelle.
L’effet domino européen
La décision allemande ouvre une brèche juridique majeure.
En Espagne, plus de 800 établissements se préparent déjà à déposer une action collective au premier trimestre 2026, sous l’impulsion de l’AEDH et de la société Eskariam.
Parallèlement, le cabinet Ramón y Cajal Abogados finalise une action cumulative en réparation des dommages subis.
Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte déjà lourd pour la plateforme: en 2024, la CNMC espagnole a infligé à Booking une amende de 413 millions d’euros pour abus de position dominante, précisément pour avoir empêché les hôtels d’offrir de meilleurs prix sur leurs propres canaux.
À l’échelle européenne, Hotrec coordonne désormais une mobilisation de plus de 15000 hôtels issus de plusieurs pays, décidés à mettre fin à plus d’une décennie de pratiques commerciales restrictives.
Le message est clair :
Le modèle n’est plus toléré.
Le silence marocain: une anomalie inquiétante
Dans ce contexte, la situation du Maroc interpelle — et inquiète.
Alors que les signaux d’alerte se multiplient en Europe, les autorités marocaines sont restées remarquablement passives.
Malgré les plaintes répétées des hôteliers et des agences de voyages :
uLe ministère du Tourisme,
uLe ministère des Finances,
uL’Office des Changes,
uEt la Banque Centrale du Maroc,
n’ont pas mis en place de cadre clair et protecteur face aux pratiques de Booking.com.
La Fédération Nationale des Agences de Voyages du Maroc a pourtant demandé l’intervention des autorités compétentes concernant les commissions excessives, les transactions en devises étrangères et les retenues fiscales.
Aucune réponse structurelle n’a suivi.
Un triple impact économique
Le secteur touristique marocain subit aujourd’hui un triple choc:
1.Des commissions élevées, réduisant mécaniquement la rentabilité des établissements.
2.Une retenue à la source de 10 %, qui aggrave encore la pression financière.
3.Une perte de devises étrangères, lorsque des clients nationaux réservent en dirhams via une plateforme internationale.
À cela s’ajoute un épisode révélateur: la décision de Booking de ne plus couvrir les frais de transfert des commissions, en invoquant de prétendus changements réglementaires bancaires — une justification formellement démentie par la Banque Centrale du Maroc.
Nous ne sommes plus face à un simple déséquilibre contractuel, mais à un rapport de force asymétrique, où une plateforme mondiale opère sans véritable contre-pouvoir sur un secteur stratégique pour l’économie nationale.
Réguler n’est pas punir, c’est gouverner
Il ne s’agit pas de diaboliser Booking.com.
Son rôle dans la visibilité internationale des destinations est réel.
Mais confondre visibilité et dépendance est une erreur stratégique majeure.
L’expérience de pays comme l’Espagne, la Turquie ou la Russie démontre une chose :
réguler n’est pas exclure, c’est rééquilibrer.
Protéger les hôteliers, garantir une concurrence loyale, préserver les recettes en devises et assurer la souveraineté économique ne sont pas des actes hostiles — ce sont des responsabilités publiques.
Conclusion : dire les choses avant qu’il ne soit trop tard
Ce qui, il y a un an, passait pour une critique isolée, est aujourd’hui confirmé par les tribunaux européens.
L’industrie hôtelière a commencé à reprendre la parole — et le contrôle.
Le Maroc dispose d’un potentiel touristique exceptionnel.
Mais ce potentiel doit être défendu, structuré et protégé.
Car lorsque l’intermédiaire cesse d’être un partenaire pour devenir un régulateur de fait, le problème n’est plus commercial.
Il devient systémique.
Et en économie touristique, une règle demeure immuable: Celui qui contrôle le prix contrôle le marché.
Par A. Ouadrassi























