Tribune Par Mohamadi EL YACOUBI
La Loi de Finances constitue, au-delà de sa dimension budgétaire, un acte structurant de politique publique. Elle ne se limite pas à organiser les ressources de l’État : elle traduit une vision, fixe des priorités et façonne, en profondeur, l’environnement dans lequel évoluent les acteurs économiques.
L’édition 2026 s’inscrit dans un contexte exigeant, marqué par la nécessité de consolider les équilibres macroéconomiques tout en préservant les conditions d’une croissance durable. À cet égard, les choix opérés témoignent d’une volonté de sécurisation des recettes publiques et de continuité dans l’action engagée. Cette orientation, en soi légitime, appelle toutefois une lecture plus approfondie quant à ses implications économiques et systémiques.
Car au-delà des ajustements techniques, c’est bien la nature même de notre modèle fiscal qui se trouve interrogée.
La Loi de Finances 2026 ne consacre pas une réforme fiscale d’ampleur. Elle s’inscrit plutôt dans une logique d’itérations successives, où l’optimisation du rendement budgétaire semble primer sur la construction d’un cadre fiscal cohérent, lisible et orienté vers la compétitivité. Cette approche, essentiellement incrémentale, tend à produire un empilement normatif dont la complexité croissante constitue, à terme, un facteur de fragilisation.
En théorie, les orientations issues des Assises de la Fiscalité de 2019 demeurent la boussole de la réforme : élargissement de l’assiette, rationalisation des dépenses fiscales, convergence des régimes, modernisation de l’administration. En pratique, leur traduction apparaît partielle, parfois fragmentée, et insuffisamment articulée autour d’une vision d’ensemble. L’écart entre l’ambition initiale et la mise en œuvre effective alimente une perception diffuse d’inachèvement.
Cette situation n’est pas sans conséquences sur le climat économique. La fiscalité, lorsqu’elle devient instable ou difficilement intelligible, cesse d’être un instrument d’allocation efficiente des ressources pour se transformer en facteur d’incertitude. La multiplication des dispositions techniques, les zones d’interprétation persistantes et la densité des obligations déclaratives contribuent à instaurer une insécurité juridique qui pèse directement sur la décision d’investir.
L’évolution de la retenue à la source illustre, de manière particulièrement éclairante, ces tensions. Conçue comme un mécanisme de sécurisation du recouvrement, elle répond à un objectif légitime de lutte contre la fraude et d’amélioration du rendement. Toutefois, son déploiement progressif s’accompagne d’un transfert implicite de charges vers les entreprises, désormais investies d’un rôle de collecteur fiscal. En l’absence de simplification corrélative des procédures et d’une plus grande fluidité dans la restitution des crédits d’impôt, ce dispositif peut engendrer des contraintes opérationnelles significatives, notamment en matière de trésorerie et de gestion administrative.
Plus largement, les observations remontées par les praticiens mettent en lumière des dysfonctionnements concrets : complexité excessive de certaines règles, défaut de lisibilité de certains régimes, sévérité parfois disproportionnée des sanctions, ou encore distorsions de concurrence induites par des dispositifs insuffisamment calibrés. Ces éléments, loin d’être anecdotiques, affectent la compétitivité des entreprises et, par ricochet, l’attractivité du territoire.
Il convient ici de souligner que les propositions d’ajustement formulées par les professionnels ne procèdent nullement d’une logique de remise en cause du rendement fiscal. Elles s’inscrivent, au contraire, dans une démarche d’optimisation qualitative : améliorer la clarté des règles, renforcer l’équité, sécuriser les situations juridiques et encourager la conformité volontaire. Autrement dit, faire évoluer la fiscalité d’une logique de contrainte vers une logique d’adhésion.
Car la question centrale demeure celle de la confiance, laquelle ne se décrète pas, mais se construit patiemment.
Une fiscalité performante ne saurait reposer exclusivement sur sa capacité à générer des recettes à court terme. Elle doit également garantir la stabilité des règles, la prévisibilité des charges et l’équité de traitement entre les contribuables. À défaut, elle risque de produire des effets contre-productifs, en incitant à l’attentisme, à l’optimisation défensive, voire à la sortie du secteur formel.
Dans cette perspective, le renforcement des mécanismes de concertation apparaît comme une exigence démocratique et économique. La fiscalité, en tant qu’instrument structurant de la vie économique, ne peut être conçue de manière unilatérale. Elle gagne à être nourrie par l’expertise des praticiens, l’expérience des entreprises et les attentes de la société civile. Une gouvernance fiscale plus ouverte permettrait non seulement d’améliorer la qualité de la norme, mais aussi d’en renforcer l’acceptabilité.
Le ministère de l’Économie et des Finances légifère à sa manière.
En l’absence de contrepoids et d’un véritable débat fiscal entre les parties prenantes, on aboutit logiquement à ce type d’équilibre. Nous sommes ici dans une forme de technocratie fiscale, largement guidée par une approche budgétaire.
Ce constat, posé avec mesure, n’a pas vocation à disqualifier l’action publique, mais à en souligner les limites actuelles et, surtout, les marges de progression.
Dans ce contexte, il appartient à l’État, à travers ses dispositifs et organismes d’accompagnement, de soutenir activement les entreprises dans leur capacité à créer de la richesse. Car c’est cette création de valeur qui constitue le véritable vivier du potentiel fiscal. À l’inverse, une pression fiscale excessive, guidée par une approche strictement budgétaire, comporte un risque structurel majeur : celui d’éroder progressivement la base économique elle-même.
Comme le rappelle un adage bien connu, il ne faut pas scier la branche sur laquelle on est assis. Cette sagesse ancienne conserve, en matière fiscale, une résonance particulière. Elle invite à ne jamais perdre de vue l’équilibre délicat entre la nécessité de la ressource publique et la vitalité du tissu productif qui en constitue le socle vivant. Car l’impôt ne trouve sa véritable légitimité que dans la richesse qu’il accompagne, non dans celle qu’il fragilise. Préserver l’entreprise créatrice de valeur, c’est donc bien plus qu’une orientation économique : c’est la condition silencieuse mais essentielle de la pérennité même du système fiscal.
L’enjeu, désormais, est d’opérer une inflexion : passer d’une fiscalité principalement orientée vers le rendement à une fiscalité de confiance, fondée sur la lisibilité, la stabilité et le dialogue. C’est à cette condition que l’impôt pourra pleinement jouer son rôle, non seulement comme instrument de financement de l’État, mais également comme levier de développement, de compétitivité et de cohésion économique.
BIO EXPRESS
Mohamadi El Yacoubi est économiste et fiscaliste. Il est fondateur et président de Marrakech Consulting Group (MCG), cabinet spécialisé en expertise comptable, ingénierie fiscale, conseil juridique et financier, ainsi qu’en diagnostic et accompagnement stratégique des entreprises. Il préside également le Club des Dirigeants (CDD) de la région Marrakech-Safi.
Professeur de gestion à l’Université Cadi Ayyad et à Sup de Co Marrakech, il a dirigé le groupe de recherche doctorale «Nouvelles Pratiques de Gestion» (NPG).
Lauréat de l’Université Laval (Canada), titulaire d’une Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) en sciences de gestion de l’Université Cadi Ayyad, et ingénieur de l’IAV Hassan II / ENA, il a exercé des responsabilités institutionnelles et professionnelles de premier plan.
Il a été président de l’Ordre des Comptables Agréés du Maroc (2016–2020), vice-président de la CGEM Marrakech-Safi pendant neuf ans, et cofondateur du Cercle des Fiscalistes du Maroc (CFM), qu’il a présidé à deux reprises.
Il est également membre du staff dirigeant du Rotary International – District 9010 (Maghreb).

























