Au cœur du Maroc d’aujourd’hui, une fracture sociétale se creuse silencieusement, mais profondément. Elle ne se mesure ni par la langue, ni par la région, ni par l’âge, mais bien par la manière dont on occupe ses soirées et ce que l’on tolère au nom de la liberté ou de la foi.
D’un côté, une jeunesse dorée et une classe aisée qui envahissent les bars, les lounges, les casinos. Le champagne y coule à flots, les additions sont réglées sans compter, souvent même au détriment des salaires du personnel laissé sans ressources. On s’enivre de plaisir, de musique, d’excès. Le Maroc des apparences et de la fête, souvent hors sol et détaché de la réalité sociale, s’exprime sans complexe.
De l’autre côté, des rangées serrées dans les mosquées, des discours religieux prêchés avec zèle, des appels au respect des normes divines, mais parfois avec une rigueur sélective. On interdit ce qui dérange, on autorise ce qui sert l’idéologie du moment. On manifeste dans les rues en brandissant la cause palestinienne, criant des slogans légitimes, mais sans cohérence avec les comportements quotidiens : gaspillage, irrespect de l’ordre public, et parfois récupération politique.
Entre ces deux pôles, le citoyen marocain moyen navigue à vue, sans repères solides, dans une société où les règles fluctuent, la justice semble à deux vitesses, et où les valeurs fondamentales sont de plus en plus relativisées.

Les routes: le miroir de l’indiscipline généralisée

L’espace public, notamment les routes, illustre avec violence cette dérive. Chaque jour, des vies sont fauchées dans des accidents tragiques dus à l’excès de vitesse, à l’alcool au volant, et à l’absence totale de contrôle ou de sanction réelle. Là où dans d’autres pays, le simple soupçon d’ébriété mène à un test immédiat et des poursuites judiciaires, chez nous, l’ivresse manifeste passe souvent inaperçue, ou pire, est ignorée par les forces de l’ordre.
Il ne s’agit pas ici de pointer du doigt, mais de dresser un état des lieux honnête et lucide:
Notre société est en contradiction permanente : on prône la morale, mais on ferme les yeux sur les excès.
La discipline collective est absente, remplacée par l’individualisme et le « chacun pour soi ».
La corruption mine la confiance dans les institutions, et alimente un sentiment d’impunité généralisée.
Les politiques publiques sont floues, manquent de cohérence et de vision à long terme.
La jeunesse se perd, faute de modèles inspirants et d’opportunités solides.

Vers un sursaut collectif ?

Il est temps que les autorités, la société civile, les intellectuels, les artistes, les éducateurs et les leaders religieux et économiques s’interrogent collectivement : Quel modèle de société voulons-nous bâtir ?
Nos recommandations :

  1. Instaurer une éducation citoyenne solide dès le plus jeune âge, axée sur les valeurs de responsabilité, de respect des règles et du vivre-ensemble.
  2. Renforcer les contrôles routiers de manière rigoureuse et impartiale, avec des tests systématiques d’alcoolémie et des sanctions réelles.
  3. Encourager un islam du juste milieu, humaniste, tolérant, ouvert au débat, loin des excès et des récupérations.
  4. Créer des alternatives culturelles et sociales saines pour la jeunesse : bibliothèques, centres culturels, cinémas, espaces de dialogue.
  5. Mener des campagnes de sensibilisation fortes sur les dangers de l’alcool au volant, la corruption, et les excès de toute sorte.
    Le Maroc a tous les atouts pour réussir : une jeunesse vibrante, une richesse culturelle immense, une position géographique stratégique. Mais sans discipline collective, sans modèle cohérent, et sans valeurs partagées, nous risquons de rester un pays à deux vitesses, sans direction commune.

Nadia Laroussi